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Full text of "Le bestiaire d'amour. Suivi de la Réponse de la dame, publ. par C. Hippeau"

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COLLECTION 

DES ECRIVAINS FRANÇAIS DU MOYEN AGE 



LE BESTIAIRE D'AMOUR 



ET 



LA REPONSE DE LA DAME 



TIRE A 550 EXEMPLAIRES. 



Tous droits réservés. 



IMPRIME CHEZ AUGUSTE HERISSEY, A EVREUX. 



BESTIAIRE D'AMOUR 



RICHARD DE FOURNIVAL 



REPONSE DE LA DAME 



D'APRES LE MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHEQUE IMPERIALE 
Par C. HIPPEAU 





A PARIS 

CHEZ AUGUSTE AUBRY 



27S'. n.. 4'S. 




INTRODUCTION. 



Dans mon introduction au Bestiaire divin de 
Guillaume , clerc de Normandie , publié pour la 
première fois d'après les jmanuscrits de la biblio- 
thèque impériale, j'ai montré tout le parti que 
l'archéologie religieuse doit tirer de l'élude des 
Bestiaires, des Volucraires. des Lapidaires et 
des autres compositions analogues, pour l'expli- 
cation des nombreuses représentations symbo- 
liques qui figurent dans l'iconographie religieuse 
du moyen âge. Dans l'ensemble des connais- 
sances les plus familières aux hommes du xii* 
et du xiii^ siècle, l'histoire naturelle occupait 



Il INTRODUCTION 

une place fort importante. On songeait beaucoup 
moins alors qu'on ne la fait depuis , à recueillir 
des faits reposant sur des observations exactes ; 
Ton s attachait de préférence à reproduire cer- 
taines traditions plus propres à satisfaire le pen- 
chant universel pour le merveilleux. Ces tradi- 
tions constituaient une sorte à' histoire naturelle 
légendaire , devenue , pour l'esprit mystique de 
cette époque , la source d'une multitude d'ins- 
tructions morales ou d'applications plus ou moins 
ingénieuses aux mystères de la religion (1). Vul- 
garisées par la parole et l'écriture, elles for- 
:mèrent comme un fonds commun de connais- 
sances , dont on rencontre partout la trace (2) . 

Les mêmes objets , dans lesquels l'auteur du 
Bestiaire divin, à l'exemple des Pères de l'Église, 
commentateurs éloquents de l'œuvre des six 
jours (3), avait trouvé les images des vices qu'ils 

(1) Cette Histoire naturelle légendaire^ dont nous n'avons donné 
qu'un aperçu dans notre Introduction au Bestiaire divin , est en ce 
moment même Tobjet d'un ouvrage qui est sous presse et qui a pour 
titre : L'Histoirb natubellb xégsndairb, dans ses bapports avec l'art 

CHRériEN. 

(2) Nous nous bornerons à indiquer le Spéculum naturale de Vin- 
cent de Beauvais ; le Traité des Animaux, d'Âlbert-^le-Grand ; le livre 
de Proprietatibtts rerum, de Barthélémy Glanvil ; et le Trésor de 
Brunetto Latini , dont il faut espérer que la publication ne se fera 
pas longtemps attendre. 

(3) Les plus célèbres homélies sur l'œuvre des six jours sont celles 
de saint Basile , d'Eustathe et de saint Ambroise. On peut y joindre 
le commentaire attribué à saint Épiphanc, sur le Physiologus. 



INTRODUCTION IM 

condamnent et des vertus qu'ils conseillent , ou 
qu'il avait présentés comme symboles des princi- 
paux mystères de la Foi, un chancelier de l'église 
d'Amiens , Richard de Fournival , les faisait ser- 
vir, dans le même temps , à un dessein beaucoup 
moins édifiant. Les notions que lui fournit son 
savoir en histoire naturelle sont pour lui autant 
d'arguments en faveur d'une thèse d'amour, à 
laquelle il revient sans cesse , afin de démontrer 
à sa dame qu'elle ne peut se dispenser de céder à 
ses instances et de partager la passion qu'il 
éprouve ou qu'il feint d'éprouver pour elle. Telle 
est la signification , tel est l'objet du Bestiaire 
d'amour de maître Richard de Fournival. Si le 
savant docteur se montre , en effet , parfaitement 
au courant des merveilles racontées par les na- 
turalistes de son époque , il n'est pas moins versé 
dans la connaissance de ce code de la galanterie , 
mis en vogue par les romans chevaleresques , et 
avec lequel les poëtes du cloître devaient être alors 
tout aussi familiers que les poëtes du monde. 

C'est une singulière idée que celle d'adresser 
à une femme une suite de requêtes amoureuses 
et de prières passablement pressantes, en s'au- 
torisant de certaines propriétés, vraies ou fausses, 
que la science du temps attribuait aux animaux ! 
Et l'on a lieu de s'étonner de rencontrer chez 
un écrivain , chez un clerc du temps de saint 



IV INTRODUCTION 

Louis , un exemple de ces fadeurs et de ce goût 
plus que suspect , mis à la mode au xviii' siècle 
par Fauteur des Mondes , et dont le type le plus 
complet est l'auteur des Lettres à Emilie sur la 
Mythologie^ parfaitement oubliées aujourd'hui, 
je pense. (1) 

C est dans un esprit tout à fait semblable 
qu'après avoir décrit les cinq sens qui servent 
aux animaux pour voir, ouir, goûter, flairer et 
toucher, et montré par des exemples , comment 
la nature supplée , chez quelques-uns d'entre 
6UX, à la faiblesse ou à l'absence d'un de leurs 
«eus , en douant les autres d'une délicatesse plus 
•exquise, l'auteur du Bestiaire ^oui^ que l'amour, 
pour se venger de lui , s'est successivement em- 
paré de ses sens, le tenant ainsi entièrement 
.au pouvoir et à la discrétion de celle qu'il appelle 
toujours K sa belle très douce aimée ! » 

Cette subtilité dans l'érudition , ce savoir, à 
la fois prétentieux et naïf, ces fleurs de l'histoire 
naturelle rassemblées en bouquets à Chloris, 



(1) Voici comment Dumoustier retrouve auprès d'Emilie toutes les 
SAISONS de Tannée : 

Quand je vois vos attraits, c'est pour moi le printemps; 
Quand je cueille un baiser, c'est Tété, je moissonne ; 
Quand vous me prodiguez, dans vos discours charmants, 
l^s fruits de votre esprit, j'amasse, c'est I'actomne ; 
Mais si dans vos yeux, dans votre air, 
Je vois de la froideur, je tremble, c'est I'hiver. 



INTRODUCTION V 

composent une œuvre originale que Ton nous 
saura gré d avoir offerte aux amis de notre vieille 
littérature, devenue enfin l'objet d'une sérieuse 
attention. La critique, en effet, ne se borne plus 
à admirer ou à commenter quelques chefs- 
d'^œuvre se distinguant surtout par la perfection 
de la forme ; elle considère les œuvres litté- 
raires de toutes les époques, même des moins 
privilégiées, comme des productions de l'esprit 
humain , venues à leur heure , et dignes par ce 
motif des regards de l'historien. 




VI INTRODUCTION 



Voici le résumé sommaire du Bestiaire 

D AMOUR : 

L'auteur n'entre véritablement en matière 
qu'après un assez long préambule , dans lequel , 
se fondant sur le penchant qui inspire à tous 
les hommes le désir de connaître, il rappelle 
qu'il y a deux portes par lesquelles la mémoire re- 
çoit les trésors dont elle peut s'enrichir : la /?a- 
rôle et la. peinture. C'est donc par la parole et par 
la peinture que , traitant , dans son écrit , des 
bestes et des oùeaux , il s'efforcera de prendre 
place dans la mémoire de la dame à laquelle il 
adresse son livre. Déjà, bien souvent, il lui a 
fait entendre ses vœux; souvent « il l'a priée 
« d'amour ; » ses sollicitations et ses soins ont 
été superflus. A l'exemple donc des rois, dit-il, 
qui, lorsqu'ils vont guerroyer, trouvant insuffi- 
santes les troupes qu'ils ont appelées sous leur 
bannière, parmandent toutes celles qu'ils ont 
laissées dans leurs foyers et convoquent leur ar- 
rière-ban , lui-même fait un dernier appel dans 
cet écrit, qui sera l'arrière-ban de tous ceux 
qu'il lui a déjà envoyés. Il s'efforcera de « dire 
du mieux qu'il sait, » dans l'espérance d'être 
enfin pris en gré par sa dame. 



INTRODUCTION VII 

Le chant du coq devient plus fréquent aux 
approches du jour et sur le soir ; mais c'est à 
minuit que sa voix a plus de force et que son cri 
est plus strident. Le chant du jour et de la \êprée 
signifie l'amour dont on n a ni désespérance en- 
tière ni entière espérance ; mais celui de la nuit 
est l'emblème de lamour sans espoir. 

Voilà pourquoi, dit Richard, n ayant maintenant 
aucune espérance de votre bonne volonté avoir, 
il faut bien que ma voix s'élève, dût-elle res- 
sembler à celle de I'ane sauvage, qui, pressé 
par la faim , crie et brait jusqu'à en perdre la 
vie. Mais que dis-je ? puis-je chanter, et n*^ai-je 
pas perdu la vie moi-même ? 

On raconte que si le loup est aperçu de 
l'homme, avant qu'il ne lait aperçu lui-même, 
il perd toute sa force et sa hardiesse ; c'est , au 
contraire, l'homme qui devient muet et ne peut 
mot dire, si c'est le loup qui l'a vu le pre- 
mier. 

La même chose se voit en amour d'homme et 
de femme. Celui des deux qui s'aperçoit le pre- 
mier qu'il est aimé , se trouve par cela même le 
plus fort. J'ai donc été vu le premier, et , d'après 
la nature du loup, j'ai dû perdre la voix. J'ai 
eu beau faire comme le pauvre grillon, qui 
aime tant à chanter qu'il en perd le manger*, et 
qu'il se laisse prendre; plus je m'efforçai de 



û 



vin INTRODUCTION 

chanter, du mieux qu'il me fut possible, et plus 
mal je m'en trouvai. 

Il est un pays où les cygnes chantent si bien 
et si volontiers que , quand on harpe devant eux, . 
ils s accordent à la harpe : leur voix est surtout 
harmonieuse dans Tannée où ils doivent mourir; 
si bien que, quand on en voit un bien chantant, 
Ton dit qu'il mourra dams Tannée, de même 
qu'en voyant un enfant d'un esprit supérieur^ 
on dit : Il ne vivra pas longuement. 

Pour ne pas mourir comme le grillon ou 
comme le cygne , j'ai donc laissé là m'es chants, 
et convoqué mon arrière-ban. Je vous l'envoie 
en manière de contre-écrit. Hélas ! je me suis 
bien repenti de jm'être aperçu que je vous ai- 
mais, avant de savoir ce qui devait m'en revenir I 
Je vous Tai trop laissé voir et je me suis exposé 
à vous perdre ! Ah! si j'avais pu faire comme 
le CHIEN , qui , retournant à la nourriture qu'il 
a rejetée, la mange derechef; comme je r'en-- 
gloutirais la prière qui m'est échappée de la 
bouche ! 

La femme veut volontiers savoir d'autrui ce 
qu'elle ne veut pas que Ton sache d'elle-même. 
Voici trois propriétés du loup qui se retrouvent 
dans la nature de la femme : 

Le loup a le col si roide qu'il ne le peut flé- 
chir et qu'il tourne son corps Jout d'une pièce ; 



INTRODUCTION IX 

secondement , il ne prend jamais sa proie au- 
près de sa tannière; troisièmement, il n'entre 
en une bergerie que le plus doucement qu'il 
peut; et s'il lui arrive de briser sous son pied 
quelque branche d arbre qui fasse du bruit , il 
s'en punit lui-même, en se mordant « moult 
« angoisseusement le pié. » 

C'est ainsi que la femme ne peut se donner 
sinon tout entière , selon la première nature du 
loup ; selon la seconde , s'il lui arrive d'aimer un 
homme éloigné d'elle , son amour est extrême , 
et s'il est près d'elle, elle n'aura pas l'air de 
prendre garde à lui ; enfin , selon la troisième 
nature, si elle laisse trop voir l'amour qu'elle 
éprouve, elle se punit d'être allée plus loin qu'elle 
ne voulait, en prenant un ton sévère. 

La femme peut encore être comparée à la 
wivRE , qui fuit devant un homme nu et court 
sus à celui qu'elle voit habillé. Ainsi avez-vous 
fait de moi, belle très-douce aimée, et vous 
m'avez traité comme le chasseur traite le singe 

CHAUSSÉ. 

La nature du singe est telle qu'il contrefait 
tout ce qu'on fait devant lui; or les habiles 
chasseurs, qui veulent en prendre un par ruse , 
cherchent un lieu d'où il puisse les apercevoir; 
puis ils se chaussent et déchaussent devant lui , 
et se retirent en laissant un soulier à sa mesure. 



X INTRODUCTION 

Ils partent , et alors vient le singe ; il prend le 
soulier et le chausse pour son malheur ! Avant 
qu'il ait pu le déchausser, le chasseur accourt 
el le singe ne peut fuir, ni en arbre monter, ni 
ramper ; et ainsi se trouve pris. 

Ces exemples prouvent bien que Ton doit com- 
parer à l'homme nu celui qui n'aime pas, et à 
l'homme vêtu celui qui aime. Car de même que 
le singe est libre tant qu'il est nu-pieds et qu'il 
est pris lorsqu'il se chausse : de même l'homme 
qui est surpris par l'amour se trouve en quelque 
sorte en prison. 

Je comprends maintenant comment, depuis 
que je vous ai fait l'aveu de mon amour, vous 
vous êtes montrée plus sévère qu'auparavant. Il 
me semble cependant que vous auriez dû faire 
le contraire et mieux me traiter, lorsque vous 
m'avez vu vêtu de votre amour, que lorsque 
j'en étais nu. Le corbeau maltraite ses petits 
corbillots, tant que leurs plumes ne sont pas 
aussi noires que les siennes ; il les soigne aussitôt 
qu'ils lui ressemblent en ce point. Ainsi auriez- 
dû faire, belle très-douce aimée. Tant que j'ai 
été nu de votre amour, vous avez pu me né- 
gliger ; mais une fois que , vêtu d'amour, j'ai pu 
porter un écusson de vos armes, vous auriez dû 
me chérir et me nourrir en votre amour, toute 



INTRODUCTION XI 

nouvelle et toute tendre qu'elle fût encore , ainsi 
que Ton nourrit un petit enfant. 

Je viens de parler du corbeau. On dit que 
lorsqu'il trouve un homme mort, la première 
chose qu'il attaque ce sont les yeux , puis la 
cervelle, et plus il en trouve, plus il en tire. Ainsi 
faitlamour : dès la première rencontre, l'homme 
est pris par les yeux ; ce qui n'aurait pas lieu 
s'il ne regardait pas. On dit, en effet, que lorsque 
le LION mange sa proie , il laisse passer sans l'at- 
taquer l'homme qui ne le regarde pas. Mais si 
l'homme porte ses yeux sur lui, il lui court sus et 
le dévore. Oui , c'est par les yeux que l'amour 
s'empare de l'homme, c'est par les yeux que 
celui-ci perd sa cervelle ! 

La cervelle de l'homme signifie la raison. Et 
comme l'esprit de vie qui donne le mouvement 
gît dans les yeux, et la chaleur qui nourrit, dans 
le foie, ainsi la cervelle est le siège de la raison 
qui donne l'entendement. Quand l'homme est 
amoureux, la raison ne peut plus lui servir : il 
la perd tout entière ; et plus il en a , plus il en 
perd. Car plus l'homme est sage, plus l'amour 
fait d'efforts pour le soumettre à son pouvoir. 

Il y a des femmes , sans doute, qui accueillent 
avec plus de bonté l'homme qui est vêtu d'amour 
que celui qui en est nu ; mais il y en a d'autres 
aussi qui ont la tôle percée , de manière que si 



XII INTRODUCTION 

l'amour entre chez elles par une oreille, il en 
sort par Tautre. Elles ressemblent alors à la 
BELETTE, qui couçoit par loreiUe ct enfante par 
la bouche. Leur fait-on entendre de douces pa- 
roles d'amour, et se sentent-elles disposées à 
aimer ? Cet amour, qu'elles ont en quelque sorte 
conçu par l'oreille , elles s'en délivrent par la 
bouche, au moyen d'un refus, se hâtant de 
changer de discours , de peur d'être prises ; et 
l'amant se désespère ! 

Il est un petit oiseau que l'on appelle caladre. 
Le porte-t-on devant un malade ? S'il le regarde 
au milieu du visage , c'est signe que le malade 
guérira; s'il se tourne de l'autre côté, sans vou- 
loir le regarder, on juge que le malade doit 
mourir. 

Puisqu'il vous pèse que je vous aie priée 
d'amour, belle très-douce aimée; puisque, de- 
puis que je vous ai parlé de mon mal , vous avez 
détourné de moi vos regards , on peut bien me 
considérer comme mort ! Car vous m'avez mis 
dans un déconfort qui m'enlève tout espoir de 
grâce ou de merci, et c'est là la mort d'amour ! 
Je suis donc mort ! Il n'est que trop vrai. Mais 
qui m'a tué ? Est-ce vous ? est-ce moi-même ? 
— Je ne sais. Peut-être sommes-nous tous les 
deux coupables ? Lorsque la sirène tue l'homme 
(jui s'est laissé endormir par son chant, ne sont- 



INTRODUCTION XIII 

ils pas tous deux coupables , elle de trahison et 
lui d'une trop aveugle confiance ? Je n ose vous 
accuser de trahison ; j'aime mieux m'accuser seul 
de ma mort. Car je vivrais encore, si lorsque 
j'entendis votre trop douce voix , j'eusse été aussi 
sage que le serpent qui garde le baume. 

Ce serpent est I'aspic. On ne peut avoir le 
baume qui dégoutte de l'arbre confié à sa garde, 
que si l'on parvient à l'endormir au son de la 
harpe ou d'un autre instrument. Il le sait bien ; 
aussi, au premier son qu'il entend, il applique 
sa queue à l'une de ses oreilles, et il frotte 
l'autre à la terre et la remplit de boue : quand 
il s'est ainsi assourdi, on ne peut l'endormir. 

Ainsi , dussé-je avoir fait ! La première fois 
que je m'approchai de vous, j'eus le pressenti- 
ment du mal qui m'en est advenu. J'hésitai 
d'abord , vous le savez ; mais enfin je me ris- 
quai et je m'endormis au chant de la sirène. 
Est-ce merveille si j'y fus pris ? Oh non ! car il 
y a dans la voix un charme si doux et si décevant 
qu'il fait tout oublier ! 

C'est pour la mélodie de son chant que l'on 
garde le merle , bien qu'il soit le plus laid des 
oiseaux. C'est par la voix que l'on supplée à 
l'absence des autres sens. 

La TAUPE n'y voit goutte ; elle a les yeux par- 
dessous la peau ; mais elle entend si clair que 



XIV INTRODUCTION 

nul ne peut la surprendre. On sait que la taupe 
est une des cinq bêtes qui ont les sens les plus 
parfaits. Les quatre autres sont le lynx, pour la 
vue (c'est un petit ver blanc qui voit à travers 
les murs), le vautour, pour lodorat (car il 
sent, au flair, un corps mort de trois journées 
de loin) , le singe, pour le goût , et Iaraignée, 
pour le toucher. La taupe a encore une autre 
spécialité : elle est une des quatre bêtes qui 
vivent de pur élément. Le monde, on le sait, 
se compose de quatre éléments : \efeu, Y air, Y eau 
et la terre. La taupe \it de pure terre, le hareng 
d'eau, la SALAMANDRE de feu (c'est un oiseau blanc 
qui de feu se nourrit) et le pluvier d'air. 

Mais c'est surtout par la finesse de son oreille 
que la taupe se distingue. Elle prouve l'excel- 
lence de la voix et la puissance du chant. Ceux 
qui ont étudié la haute philosophie connaissent 
le pouvoir de la musique sur les abeilles, par 
exemple, qui, sorties des ruches, y peuvent 
être ramenées par le chant. Les anciens savaient 
bien jusqu'à quel point la musique peut raffer- 
mir ou amollir les courages ! Si telle est la puis- 
sance de la voix, ce ne fut pas merveille si je 
fus séduit par la vôtre ; car c'était bien la plus 
douce voix que j'eusse ouïe : et celle qui la fit 
entendre était bien la plus belle personne que 
j'eusse jamais vue ! 



INTRODUCTION XV 

Je fus donc à la fois pris par les oreilles et 
par les yeux. La tigressb à qui on vient d'en- 
lever ses petits est transportée de fureur; mais 
si le chasseur place devant elle un miroir, et 
qu'elle y arrête les yeux , elle se complaît telle- 
ment à admirer la beauté de sa haute taille, 
qu'elle oublie de poursuivre les ravisseurs et se 
laisse prendre elle-même ! 

Je fus pris encore par l'odorat, ainsi que 
l'uNicoRNE, qui s'endort au doux flair d'une 
jeune fille vierge. 

Cette bête cruelle a sur la tête une longue 
corne à laquelle aucune armure ne peut résister; 
aussi nul n'oserait lui courir sus ou l'attendre, 
si ce n'est une jeune fille vierge. Quand l'uni- 
corne en sent une au flair, elle vient s'agenouiller 
devant elle et s'humilier doucement, comme 
pour la servir. Les chasseurs placent donc une 
vierge sur son passage. L'unicorne vient s'en- 
dormir en son giron et périt. 

C'est ainsi que l'amour s'est vengé de moi : 
il me semblait , dans mon orgueil , qu'aucune 
femme, si belle qu'elle fût, ne m'inspirerait ja- 
mais un amour assez violent pour me faire dé- 
sirer sa possession ; et l'amour, cet adroit chas- 
seur, mit sur mon chemin une sage pucelle , à 
la douceur de laquelle je me suis endormi ; et 



XVI INTRODUCTION 

je suis mort de la mort d'amour, qui est le déses- 
poir, sans attente de merci. 

Entraîné sur ses pas , j'ai laissé ma volonté 
pour suivre la sienne , de même que les bêtes , 
dès qu'elles ont senti Todeur de la panthère , la 
suivent jusqu'à la mort, entraînées par la sua- 
vité de son haleine. 

J'aurais échappé à ce péril , si j'avais eu la 
prévoyance de la grue. Lorsque les grues voya- 
gent par troupes, une d'elles fait le guet. Elle a 
soin de se poser sur de petites pierres qui l'em- 
pêchent de se tenir debout et de dormir : frap- 
pant symbole de la prévoyance ! 

L'homme qui manque de prévoyance ressemble 
au PAON qu'enlaidit la perte de sa queue. Cette 
queue couverte d'yeux est aussi l'image de la 
prévoyance. Mais eussé-je eu autant d'yeux qu'il 
y en a sur la queue du paon , je n'en aurais pas 
été moins facilement endormi par le pouvoir 
d'une voix mélodieuse. C'est ainsi que , malgré 
ses cent yeux, Argus fut endormi par le son 
de la flûte et tué par Mercure. Et moi aussi je 
suis mort , mais n'est-il pas quelque moyen de 
me rappeler à la vie ? 

On ne sait comment I'hirondelle peut rendre 
la vue aux petits qu'on lui a enlevés et à qui 
on a crevé les yeux. On ne sait avec quelle herbe 
la belette ressuscite les petits qu'on lui a tués. 



INTRODUCTION XVII 

Le LIONCEAU vient au monde privé de vie ; mais 
pendant trois jours son père, en rugissant, le 
réchauffe de son haleine et le fait vivre. Ah I que 
vous pourriez facilement me rendre aussi la vie , 
si vous vouliez me permettre de vous aimer I Le 
PÉLICAN aussi ressuscite ses petits. Quoiqu'il soit 
pour eux plein de tendresse , il lui arrive quel- 
quefois de les tuer ; mais dans sa douleur, il se 
déchire le sein, et leur rend la vie en les arro- 
sant de son sang. Vous auriez un moyen infail- 
lible de me rendre la vie ; ce serait de m'ou- 
vrir votre sein et de me donner votre cœur. 

Le CASTOR porte avec lui une petite poche 
remplie d'un parfum ardemment convoité par 
les chasseurs. C'est pour l'obtenir qu'ils le pour- 
suivent. Aussi lorsque l'intelligent animal se voit 
serré de si près qu'il craint de ne pouvoir 
échapper, il se débarrasse lui-même avec ses 
dents de l'objet qui le fait poursuivre, et rachète 
sa vie au moyen de ce sacrifice. Vous m'avez dit 
un jour que vous souffririez volontiers ma pré- 
sence, s'il ne fallait pas, pour vous délivrer 
de moi , vous décider à me donner votre cœur. 
Que n'imitez-vous le castor et que ne m'aban- 
donnez-vous ce cœur, dont la possession est la 
seule cause de mes poursuites ? 

Vous l'avez malheureusement enfermé sous 
une forte serrure , dont vous seule avez la clef. 

2 



XVI II INTRODUCTION 

Je pourrais l'ouvrir peut-être, si j'avais en ma 
possession une certaine herbe dont se sert le pic, 
pour déboucher l'entrée de son nid. 

Le pic fait son nid dans le creux d'un arbre , 
dont l'entrée est très-petite. Pour éprouver son 
pouvoir, il y a des gens qui s'amusent à fermer 
cette entrée avec une cheville. Alors l'oiseau va 
chercher une herbe de lui seul connue, l'apporte 
dans son bec , en touche la cheville , qui aussitôt 
sort du trou et tombe à terre. Ah ! si je connais- 
sais une herbe semblable pour arriver jusqu'à 
votre cœur, comme je m'empresserais d'en faire 
usage ! Mais nulle raison , nulle parole , nulle 
prière, ne pourraient me servir. Je n'ai donc 
plus d'espoir. 

La vengeance me consolerait peut-être. Mais 
comment être vengé de la femme que l'on 
aime ? Il faudrait qu'elle fût punie de son in- 
différence en éprouvant à son tour un amour 
qui ne serait pas partagé. 

Mais qui pourrait être insensible à votre 
amour ? Des gens peut-être semblables à l'hi- 
rondelle, qui mange, boit et nourrit ses pe- 
tits, en volant : ils font l'amour à la volée, et sont 
de la nature du hérisson. 

Le hérisson se met à couvert sous ses épines 
et nul ne peut le toucher sans subir sa piqûre. 
Lui, se roulant sur les raisins et sur les pommes, 



INTRODUCTION XIX 

les saisit et en fait sa proie. Il prend tout et 
personne ne peut le prendre. 

Ce sont des gens tout pareils à ce hérisson 
qui pourraient bien me venger ! Toutefois , cette 
vengeance ne me satisferait guère : j'aimerais 
mieux mourir que de vous en voir aimer un 
autre que moi. Serais-je mieux vengé si vous 
n'aimiez ni moi, ni personne? Non. Ce qui me 
conviendrait le mieux , ce serait de vous voir re- 
peatir de vos rigueurs. 

Il est un serpent sauvage que Ton appelle 
vulgairement caugatrix ou grogodille. Quand il 
trouve un homme, il le dévore, et quand il l'a 
dévoré, il le pleure tous les jours de sa vie. 

Ainsi voudrais-je qu'il en fût de vous, belle 
très-douce aimée. Encore ne me fierais-je guère 
à votre repentir. 

Lorsque vous m avez trouvé sur votre route , 
vous m'avez dévoré et occis de la mort d'amour ; 
mais quand bien même vous me pleureriez de 
toutes les larmes de vos yeux , je ne serais pas 
plus rassuré. C'est peu de chose que le repentir 
d'une femme qui abandonne un loyal amant 
pour en écouter un autre, moins tendre et moins 
fidèle ! 

Le crocodille a un ennemi mortel, I'hydre, 
qui , le voyant désespéré après qu'il a dévoré un 
homme et se jetant sans discernement sur toute 



XX INTRODUCTION 

espèce de nourriture , se roule dans la boue et 
se place sur sa route. Le crocodille là saisit et 
Tengloutit tout entière dans son \entre. L'hydre 
n'y est pas plutôt qu elle lui déchire les entrailles 
et sort toute triomphante du corps de son ennemi 
mort ! Que de gens ressemblent à l'hydre ! Que 
de gens ont autant de cœurs à donner que cet 
hydre compte de têtes ! 

Si vous aimiez plus que moi un personnage de 
cette espèce , je voudrais bien qu'il vous arrivât 
la même chose qu'à la singesse ! 

La singesse met au monde deux petits à la 
fois, et, quoiqu'elle les aime tous deux en sa 
qualité de mère , il en est un néanmoins qu'elle 
préfère tellement qu'on peut bien dire qu'elle 
chérit l'un et déteste l'autre. Poursuivie par les 
chasseurs, elle jette sur son dos celui qu'elle 
aime le moins et saisit l'autre entre ses bras ; 
elle fuit en courant sur deux pieds; mais si on la 
serre de près , elle est obligée de courir à quatre 
pieds. Qu'àrrive-t-il alors? elle laisse celui qu'elle 
aime le mieux et garde sur ses épaules celui 
qu'elle aime le moins. 

Je dis , belle très-douce aimée , que s'il vous 
arrivait d'aimer mieux que moi un de ces amants 
ayant de la nature de la wîvre, de l'hydre, du 
hérisson et de l'hirondelle , il vous arriverait la 
même chose qu'à la singesse : vous auriez beau 



INTRODUCTION XXI 

aimer ce prétendant mieux que moi , je me tien- 
drais si étroitement attaché à vous, que c'est 
lui que vous perdriez , tandis que c'est moi que 
vous conserveriez. 

Je vous poursuis avec autant d ardeur qu'en 
met la SERRE, quand elle suit un vaisseau en mer. 
La serre est un oiseau merveilleusement grand 
et fort , qui vole plus rapidement que les grues 
elles-mêmes , dont les aîles sont tranchantes 
comme des rasoirs. Il vole, vole, à la suite de 
la nef ; mais quand il se voit dépassé par elle , 
quand il craint de ne pouvoir l'atteindre, il se 
laisse tomber au fond de la mer. Ainsi ferait cet 
amant qui semble vous être si fortement attaché. 
Il se découragerait bien vite, en trouvant votre 
volonté contraire à la sienne. 

Pour moi qui tiens bien plus à vous , quoique 
vous paraissiez si peu tenir à moi, si j avais le 
malheur de perdre ce que je n'ai jamais reçu de 
vous , je ne changerais pas plus que ne fait la 
TOURTERELLE , qul , ayant perdu son mâle , sera 
inconsolable et ne demeurera plus désormais sur 
arbre qui porte feuille. En vain un autre vou- 
drait-elle m'attirer, elle ne pourrait me détourner 
de vous. 

Quand la perdrix a pondu ses œufs, il sur- 
vient une autre perdrix qui les lui enlève et les 
couve. Les petits perdreaux la suivent pendant 



XXII INTRODUCTION 

quelque temps ; mais dès qu'ils entendent la voix 
de leur véritable mère , ils la reconnaissent et 
courent à elle, abandonnant la fausse mère qui 
les a nourris. 

L'autruche abandonne Tœuf qu'elle a pondu 
et ne s'en inquiète plus. Cet œuf demeurerait 
sans vie, si le soleil par sa chaleur ne réchauf- 
fait et ne le nourrissait sur le sable. Je suis sem- 
blable à l'œuf que la mère refuse de couver, et 
ma mort est certaine , si un sourire de vous ne 
vient pas, comme la bienfaisante chaleur du 
soleil , m'apporter un peu de reconfort. Si vous 
vouliez, ainsi qu'une tendre mère, réchauffer 
sous votre aîle et nourrir mon amour, je vous 
serais aussi reconnaissant que le sont, à l'égard 
de leurs mères, les petits de la cigogne et de la 

HUPPE. 

Autant de temps que met la cigogne à couver 
ses petits, autant de temps les peftits, devenus 
grands, en mettent à nourrir leur mère. Les pe- 
tits de la huppe ne sont pas moins tendres : 
comme la mère ne pourrait muer naturellement, 
ils ont soin de lui arracher les vieilles plumes , 
puis la couvent et la nourrissent jusqu'à ce 
que les nouvelles soient venues. 

Il me semble que je serais pour vous aussi 
bon fils que le sont les petits de la huppe et de 
la cigogne. Mais comment goûter la joie d'amour 



INTRODUCTION XXIII 

si VOUS ne brisez pas cet orgueil , qui , avec 
l'amour, ne s'accorde guère ? 

Quand le bec de I'aigle est devenu si long 
qu'il ne peut manger, il le brise contre la pierre 
la plus dure qu'il puisse trouver. Le bec de 
l'aigle, c'est l'orgueil. Mais il y a des femmes 
qui ne brisent cet orgueil et n'ouvrent la forte- 
resse de leur cœur; que pour y laisser entrer un 
autre. Je dis que c'est là briser son bec au 
rebours , et ressembler au crogodille qui , pour 
manger, meut sa mâchoire supérieure et non celle 
de dessous, comme le font les autres animaux. 
Ces amants préférés font bientôt comme le dra- 
gon, qui ne tue pas son ennemi, mais le mange 
en le léchant avec sa langue. 

Le dragon est un animal que redoute I'élé- 
PHANT. Aussi, lorsque la femelle est sur le point 
de mettre bas , elle descend au milieu de l'Eu- 
phrate, et tandis que le mâje veille sur le ri- 
vage, elle devient mère. Sans cette précaution, 
le dragon pourrait arriver jusqu'aux petits, les 
lécher et les tuer de son venin. L'eau dans la- 
quelle se place l'éléphante signifîe la prévoyance; 
c'est une sorte de miroir. L'eau , en effet , sert 
de miroir à la colombe, qui voit s'y refléter 
l'ombre de l'autour et peut alors se soustraire 
par la fuite à sa serre cruelle. 

C'est une bonne chose que la prévoyance ! 



XXiV INTRODUCTION 

C'est par elle qu'une femme échappe à ces 
faux et déloyaux amis qui lui adressent de 
belles paroles. Tel assure qu'il est loyal ami, qui 
n'est qu'un mauvais traître. Celui qui me ferait 
les plus belles assurances , est celui-là même que 
je croirais le moins ! Maintes gens oiit péri pour 
avoir eu confiance en eux. 

Qiiand la baleine se tient à la surface de 
l'eau , les nautoniers la prennent pour une 
lie , parce que son dos ressemble au sablon de la 
mer. Us y débarquent donc et s'y établissent 
pendant huit ou quinze jours. Ils y font même 
cuire leur viande. Mais , dès que la baleine sent 
le feu , elle se plonge elle et eux au fond de la 
mer. 

Il ne faut pas se fier aux apparences : tel 
dit qu'il se meurt d'amour, qui ne sent ni 
mal , ni douleur , et trompe les bonnes gens , 
comme le renard trompe les pjes. 

11 se roule dans une terré rouge et s'étend , 
la langue hors de la gueulé , au milieu du che- 
min, comme s'il était mort et sanglant. Alors 
viennent les pauvres ajasseô^ qui , le tenant pour 
mort, volent autour de lui et veulent lui manger 
la langue. Mais il les saisit par la tête avec ses 
dénis et les dévore. Ainsi font certains amou- 
reux qui ne rêvent que tricherie. Mais, par aven- 
tur0f en direz-vous autant de moi-même ? A cela 



INTRODUCTION XXV 

je VOUS répondrai que l'on suit larmée de plu- 
sieurs manières : les uns y vont pour aider leur 
seigneur ; les autres , parce que ne sachant où 
aller, ils vont tout simplement voir le siège. 

Le VAUTOUR suit aussi les armées , parce que , 
ne vivant que de cadavres , il prévoit bien qu'il 
y aura bientôt hommes ou chevaux occis. 

Ce vautour signifie ceux qui suivent les dames 
ou les damoiselles pour en faire leur profit ; et 
ceux qui marchent sur leurs pas , parce qu'ils ne 
savent oîi aller, sont ceux qui n'aiment personne. 
Ils ne peuvent voir une femme sans lui parler 
d'amour ; ils ne parlent d'amour que pour 
prier, et ils ne prient que pour tromper. Ceux 
qui , au contraire , vont à l'armée pour servir 
leur seigneur signifient les loyaux amis. 

Pour moi , certes , je ne vous suis pas à la 
manière du vautour. Mies paroles ne peuvent 
vous dire pourquoi je vous suis. Si cependant 
vous aviez voulu me retenir, je vous aurais dit 
que je n'avais d'autre but que de vous servir : 
et puisque nulle raison ne peut vous toucher, 
je n'ai plus qu'à implorer votre merci. 




XXVI INTRODUCTION 



Ainsi finit le Bestiaire de maître Richard. 
Voici maintenant la réponse de la dame : 

Un homme discret et sensé ne peut faire 
qu'une œuvre profitable aux ignorants. Ainsi, 
beau sire et maître, moi qui suis femme, j'ai 
volontiers ouï , appris et retenu ce que vous me 
faites savoir, dans le dernier écrit que vous ap- 
pelez votre arrière-ban. J'invoque donc le dieu 
souverain d'amour, pour qu'il m'aide à vous 
répondre. Château de femme est pauvrement 
pourvu ; aussi m'est-il besoin de faire bonne 
garde. Si Dieu a donné à l'homme un plus ferme 
pouvoir, il n'a pas refusé à la femme l'intelli- 
gence nécessaire pour qu'elle puisse se mettre 
en défense. En avant donc, perrières et man- 
gonneaux, arcs à tour et arcs balestres, pour 
protéger le pauvre châtel que vous avez assailli \ 

Il est vrai de dire que le fort court sus au 
faible, dans la persuasion que celui-ci ne pourra 
se défendre. Mais je vous fais savoir que je suis 
faite et engendrée d'une matière aussi bonne 
que la vôtre, sire maître , qui sus me courez. 

Quand Dieu eut créé l'homme, il lui donna 
une femme , tirée comme lui de la terre ; mais 
Adam tua cette première femme , et quand Notre 



INTRODUCTION XXVI 1 

Sire lui en demanda la raison, il répondit : « Elle 
« ne m'était rien , je ne pouvais laimer. » Alors 
Dieu l'endormit, prit une de ses côtes et en 
forma la plus belle créature qui onques fut , et 
qui jamais sera. Ce fut madame Eve qu'Adam 
aima dune telle amour, que, pour elle, il se 
rendit coupable de la désobéissance dont nous 
souffrons tous. 

L'homme a donc été formé de je ne sais quelle 
matière , mais la femme a été tirée de l'homme 
même ; or, comme Dieu ne fait rien en vain , 
il convient qu'une chose qui provient d'une autre 
lui soit obéissante. Je suis femme, je dois donc 
vous obéir, c'est-à-dire mettre en œuvre tout 
ce qui me semblera bon pour me défendre 
contre cet arrière-ban fait pour me soumettre à 
votre volonté. 

Vous m'avez dit que la mémoire a deux portes 
qui sont voir et OUÏR, et que c'est par ces deux 
portes qu'entrent les trésors qu'elle amasse et 
conserve. Je le crois ; aussi ai-je besoin de bien 
voir et de bien connaître , pour que rien de fâ- 
cheux ne pénètre en la mienne. Je comprends, 
selon la nature du coq , que vous m'avez dit des 
paroles auxquelles je dois répondre ; et de même 
que I'ane sauvage ne brait et ne crie que lors- 
qu'il est pressé par la faim , de même je n'ai 
jamais senti plus vivement le besoin de vous ré- 



XXVIII INTRODUCTION 

pondre. Le loup fuit devant rhomme si celui-ci 
laperçoit le premier. Puisque je dois répondre à 
vos paroles , je puis bien dire que c'est vous qui 
m'avez aperçue le premier. C est donc à moi 
d'avoir peur et de fuir devant le loup. 

L'exemple du grillon qui se plaît tant à 
chanter qu'il en meurt; celui du cygne qui ne 
chante jamais plus mélodieusement qu'en l'année 
où il mourra, m'engagent à ne pas prêter l'oreille 
à vos dangereuses paroles ; et , comme le chien 
qui garde ses provisions pour la faim à venir, je 
ferai bonne provision de sagesse et d'honneur, 
pour m'en aider, quand j'en verrai le besoin . 

Le loup, dites-vous, a le corps si roide qu'il 
ne peut le fléchir, et qu'il se tourne tout d'une 
pièce. Il en est ainsi de nous. Si nous accordons 
un peu , il faudra accorder tout le reste. La 
femme, dites-vous aussi , ne peut se donner que 
tout entière. Eh bien ! oui , elle doit se donner 
tout entière à parfaite loyauté , à honnêteté et à 
courtoisie. 

Je serais donc folle, beau sire maître, si je 
vous octroyais ce que vous demandez, après 
m'avoir si bien fait connaître la nature de la 
wivRE, qui fuit devant l'homme nu et court sus à 
rhomme vêtu. Pensez-vous que je doive vous 
courir sus, parce que vous vous dites vêtu démon 
amour ? Mais je puis vous assurer que je ne vous 



INTRODUCTION XXIX 

ai jamais vêtu de cet amour, et que vous en êtes 
encore tout à fait nu. Ne vous étonnez donc pas si 
j ai peur de vous , et si je fuis comme la wivre. 

Le SINGE contrefait ce qu'il voit faire : il se 
chausse et il est pris. Mon Dieu I je serais bien 
insensée, si, instruite par son exemple, je m'ap- 
prochais du chasseur. 

Vous avez tendu vos lacs pour me prendre , 
beau sire maître ; mais je ferai comme le cor- 
beau, qui néglige ses petits tant qu'ils ne sont 
pas comme lui vêtus de plumes noires. Nous 
sommes trop différents d'habit et de volonté 
pour que nous puissions nous accorder ensemble. 
Votre comparaison de ce même corbeau à l'amour, 
tirée de ce que le corbeau prend de l'homme les 
yeux et la cervelle , n'est pas juste. On doit plutôt 
le comparer à la haine ; car il détruit ce à quoi 
l'homme et la femme doivent le plus tenir, la 
vue et l'entendement. 

Le LION me donne aussi une leçon dont je 
profiterai. Quand il mange sa proie, dites-vous, 
si un homme le regarde en passant près de lui. 
il lui court sus et le dévore. Je me garderai donc 
de regarder qui peut me dévorer ; à regarder tel 
lion , je vois qu'il y a peu de profit. 

Le LION fait revivre et façonne avec la langue 
son petit lionceau qui était venu mort au monde. 
Une femme qui serait sage ferait de même; s'il 



XXX INTRODUCTION 

lui échappait quelque parole mauvaise , elle la 
reprendait et lui donnerait un meilleur sens. Si 
donc ilm'arrivait dédire une chose que je n'eusse 
ni bien connue , ni bien pensée , par la sainte 
croix ! beau sire maître, je tâcherais delà mettre à 
sens et à raison , au moyen des bonnes doctrines 
que je pourrai trouver en votre enseignement. 

Et, certes, je me souviendrai bien de cette 
BELETTE , qui couçoit par Toreille et enfante par 
la bouche. Ah Dieu ! comme les gens devraient y 
prendre garde ! Combien y en a-t-il qui , après 
avoir conçu ce qu'ils ont entendu , le répandent 
au dehors et causent ainsi les plus grands maux ! 
Pour moi, j'ai tellement peur, que je suis dans 
le plus grand embarras, quand il faut que j'ex- 
prime par la parole ce que j'ai conçu par l'oreille. 
Cet enfantement pourrait porter le poison et la 
mort. On dit bien que la belette, après avoir 
occis ses petits , les peut ressusciter ; mais cer- 
tainement je n'aurais pas un tel pouvoir. 

Lors même que je serais aussi savante que la 
CALADRE , qui , portée devant un malade , sait s'il 
doit guérir ou perdre la vie, je ne serais jamais 
assez sûre de ce que je dois dire. Ah ! vrai Dieu ! 
gardez-moi donc de concevoir ce qu'il me serait 
périlleu:?: d'enfanter ! 

Certes, je m'en garderai, à moins que je ne 
sois aussi folle que celui qui s'endort au chant 



INTRODUCTION XXXI 

de la sirène. Je pourrais, sire maître , me fier si 
bien à vos belles paroles que je fusse en danger 
de périr. Je ferai donc comme Taspig qui se 
bouche les oreilles, et je ne me laisserai pas 
prendre au miroir comme la tigresse ; car je 
sais bien que tous vous inquiéteriez peu de ce que 
j'y perdrais , pourvu que votre volonté fût faite. 

J aurais bien besoin alors de la vraie pan- 
thère , qui guérit de sa douce haleine les ani- 
maux blessés et malades qui s'attachent à ses pas. 

Rien ne blesse plus dangereusement que les 
douces paroles; si aucune armure ne peut ré- 
sister à luNicoRNE, il n'est rien qui puisse plus 
facilement percer le cœur le plus dur qu'une 
douce parole bien assise ! 

Et pour ce, beau sire maître, j'ai besoin 
d'être sur mes gardes comme la grue, qui , pour 
ne pas succomber au sommeil , met dans un de 
ses pieds de petites pierres. Certes, on doit ad- 
mirer ces animaux qui savent prévoir ce qui 
peut leur nuire. Doux Dieu ! comme on doit 
priser Thomme et la femme qui se nïettent en 
garde contre le danger à venir, à l'aide de cette 
prévoyance dont vous m'avez montré un symbole 
dans la queue du paon ! 

Car il me semble que dessus et dessous , en 
côté et entravers, doit regarder quiconque se 
veut bien défendre ! 



XXXII INTRODUCTION 

Le LION, pour n'être pas découvert, efface 
avec sa queue la trace de ses pas. 

Que de sens dans cette noble bête ! Ah ! s'il 
arrivait par aventure que je fusse entraînée par 
la force des paroles à faire ou à dire une chose 
déraisonnable , on devrait me considérer comme 
sage, si, à l'exemple dû lion qui couvre ce qui 
peut lui nuire, j'essayais de réparer le mal, 
avant qu'il ne fût accompli ! 

Car trop tard se repent celui qui attend, pour 
se repentir, que le mal soit irréparable. Eût-il 
autant d'yeux qu'en contient la queue (Ju paon , 
et vît-il aussi clair avec chacun de ces yeux 
qu'avec cent, il serait perdu, si la prudence lui 
faisait défaut. 

Les cent yeux d'ÀRous ne l'ont pas sauvé. 

L'hirondelle rend la vue à ses petits après 
qu'on leur a crevé les yeux. Mais il ne suffit pas 
de voir, il faut encore autre chose; et cette 
chose quelle est-elle , sinon la curiosité qui nous 
pousse à rechercher tous les moyens de conserver 
notre vie , c'est-à-dire notre honneur ? 

Qui perd son honneur , est bien mort ; et 
quand on est mort , c'est sans retour ; car per- 
sonne ne ressuscite ainsi que les petits de la 
BELETTE OU les poussius du pélican , dont vous 
m'avez fait mention. 

Vous m'avez encore parlé d'un oiseau bien 



INTRODUCTION XXXIIl 



sensé et bien habile, c est le pic qui fait son nid 
dans le creux d'un arbre et qui, au moyen d'une 
herbe de lui connue, fait sauter hors du trou la 
cheville que quelque musard y aura enfoncée 
pour lui jouer un mauvais tour. 

Que je voudrais avoir une herbe semblable, si 
j'avais à me défendre des poursuites de certains 
musards , imitateurs de l'hirondelle, qui fait tout 
ce qu'elle fait en volant ! Quand ils s'abattent 
quelque part , ils ne s'y attachent pas et on ne 
peut tirer d'eux aucune parole vraie et sérieuse. 
J'ai connu de telles gens, sire maître. Ils prennent 
les autres et ne peuvent être pris ; mais le hé- 
risson a beau s'enfermer dans ses épines , il 
finit par être pris par ruse et par adresse. 

Les gens de cette espèce ont de douces paroles, 
quand on leur fait accueil ; mais aussitôt qu'ils 
tiennent leur proie, ils changent de ton, comme 
les CHATS, qui font souvent beau yisage et sont 
doux et caressants. Mais pressez-leur la queue 
et vous sentirez leurs ongles qui vous déchire- 
ront les mains , si vous ne les laissez aller. Il 
faut se mettre en garde contre de pareils person- 
nages. 

Le cocATRix pleure sur l'homme qu'il a surpris 
et dévoré; mais à quoi servent ses pleurs et quel 
profit en retire la victime ? Si après avoir cédé 
à la volonté de quelqu'un, je me trouvais dé- 

3 



XXXIV INTRODUCTION 

laissée et déçue, h quoi me servirait son repentir? 
Je n*en aurais pas moins perdu mon honneur ; 
et tel , qui aujourd'hui me tient en grande révé- 
rence, se rirait de moi tout le premier. Le cœur 
me partirait et je mourrais plus cruellement que 
le cocATRix , dont Thydre déchire les entrailles. 
Ah ! beau doux Dieu ! gardez-moi de ce coca- 
trix I J'ai bien sujet d'en avoir peur ! Je ne suis 
pas de la nature de cette hydre , qui a plusieurs 
têtes : Qu'on lui en coupe une, il en renaîtra 
deux. Mais, pour moi, si l'on m'enlevait l'hon- 
neur, jamais on ne pourrait me le rendre. J'au- 
rais le sort de la serre qui , après avoir long- 
temps employé toutes ses forces pour suivre un 
navire , finit par se décourager. Après avoir long- 
temps essayé de cacher ma faute et de lutter 
contre la vérité , je me verrais forcée de mettre 
bas mes fausses allés, et devant la malice du 
monde que l'on ne peut tromper, je serais tout 
aussi abaudie que la serre, qui, de dépit, se 
plonge jusqu'au fond de la mer. 

Hélas I que deviendrais-je? J'aurais beau gémir 
comme la' tourterelle qui a perdu son mâle , 
j'entendrais répéter autour de moi : « Voyez 
« cette pauvre folle ! Elle se vendrait encore , si 
« elle trouvait un acheteur ! » 

Aïe ! Dieu m'aie ! Par la sainte croix ! Il n'en 
sera pas ainsi , et je serai plus sage et plus vigi- 



INTRODUCTION XXXV 

lante que la perdrix, dont vous m'avez parlé. 
Si on lui enlève ses œufs , c'est parce qu'elle ne 
prend pas la peine de les couver. Aussi je met- 
trai tous mes soins à réprimer certaines volontés 
et certaines contenances mauvaises, afin de con- 
server mes œufs , c'est-à-dire les bonnes paroles 
et les bonnes raisons que vous m'avez fait en- 
tendre, en m'expliquant la nature des bêtes , et 
(jui m'apprennent à garder ce que je dois garder. 
L'autruche, qui néglige l'œuf quelle a pondu, 
fait grande vilenie, et le soleil qui le réchauffe 
et le fait éclore est bien courtois ! Ah ! maître ! 
si je me fiais à vous , comme l'autruche au so- 
leil , comme j'aurais lieu de craindre pour moi ^ 
malgré vos belles assurances de sincérité ! 

Peut-être ne suis-je ni bien apprise , ni bien 
courtoise en vous parlant ainsi. La réserve en 
paroles est toujours nécessaire. Je ne voudrais 
donc pas m'engager, comme vous le voulez, à 
vous traiter comme les petits de la huppe et de 
la cigogne traitent leur mère. 

Vous avez comparé l'orgueil au bec de I'aigle ; 
et vous voulez que je brise cet orgueil, comme 
l'aigle brise contre la pierre son bec devenu trop 
long. Je dis que cet orgueil n'est que la modes- 
lie. Et quand je vois quelqu'un disposé à re- 
chercher ma compagnie , pour en tirer parti 
contre moi, et que la raison m'apprend que 



XXXVI INTRODUCTION 

l'honneur pourrait bien en souffrir, je trouve 
qu'il est bon de mettre en avant un roc (1) de 
cruauté , que Ton appelle orgueil. 

Vous m*avez prouvé que cet orgueil est néces- 
saire ; en me parlant du crocodille , qui mange 
à rebours, parce qu'il meut sa mâchoire supé- 
rieure, tandis que la mâchoire inférieure est 
immobile. Je veux bien qu'une amie dise à son 
amant : a II me plaît que tout l'honneur et tout 
« le bien que vous pouvez faire soient en mon 
« nom ; )> et l'amant à son amie : « Je suis en 
« tout, sans réserve, soumis à votre volonté. » 
Mais venir dire : « Douce amie , je souffre , je 
« meurs d'amour pour vous; si vous ne me se- 
<( courez , je suis trahi et je me tuerai ! » Voilà 
ce que j'appelle parler à rebours : je ne me fierais 
poînt à un tel amant. J'aimerais mieux celui qui, 
semblable au singe chaussé , perd tout son pou- 
voir, que le beau parleur qui , en jouant de la 
langue, comme le dragon, trompe et abuse les 
pauvres folles qui l'écoutent. 

Ah ! vrai Dieu ! que la malice du siècle est 
grande et qu'il est nécessaire de se garder de ce 
dragon I Je voudrais bien que toutes les femmes 
fussent à son égard aussi prudentes et aussi pré- 
voyantes que la femelle de Téléphant ! Mais il y 

(1) Terme du jeu d'échecs. 



INTRODUCTION XXXVII 

en a bien peu. La plupart, au contraire, croient 
tout ce qu'on leur dit et ne disent mot de ce 
qu'elles voient. 

La COLOMBE qui, apercevant dans l'eau l'image 
de l'autour, échappe au danger, nous donne aussi 
une utile leçon. C'est une chose merveilleuse que 
cette eau qui nous donne un lel avis , et cette 
colombe qui nous enseigne à nous tenir aussi 
près de l'eau que la femelle de l'éléphant , pour 
échapper aux attaques de ce diable de dragon. 

Ah ! maître ! combien avons-nous autour de 
nous de dragons de cette espèce ! et qu'ils sont 
plus dangereux que celui que redoute la fe- 
melle de l'éléphant ! Malheur à la femme qui en 
rencontre un sur son chemin ! Il ne se con- 
tentera pas de la tromper , il se vantera de sa 
conquête. Fera-t-il plus ? oui. Car celle qu'il 
aura déçue ne voudra pas être la seule. Dans 
son désespoir elle viendra à une autre pour l'en- 
gager à faillir comme elle ; celle-ci , à une 
troisième ; la troisième , à une quatrième ; la 
quatrième à une cinquième , et ainsi de suite ! 
C'est ce que font les oiseleurs ; ils se servent des 
oiseaux qu'ils ont pris pour en attirer d'autres , 
entraînés à leur perte par ceux-là mêmes qui 
avaient été pris avant eux. 

On ne doit pas moins craindre ces oiseaux de 
proie, je veux dire ces clercs, qui se parent si 



XXXVIII INTRODUCTION 

bien de courtoisie et de belles paroles , qu'il 
n'est ni dame, ni demoiselle qui puissent tenir 
devant eux et qu'ils ne veuillent surprendre. 
Celles quj se fient sur l'apparence à ces beaux 
clercs , sont trompées comme les marins qui se 
fient à la baleine. En les voyant simples dans 
leurs manières , elles croient qu'elles peuvent 
sans danger écouter leurs paroles ; elles s'y 
complaisent trop , pour le malheur des uns et 
des autres. Les clercs y perdent de bonnes pré- 
bendes , car ils pourraient devenir chanoines et 
évoques; et la demoiselle trouverait, si elle était 
sage , un chevalier gentilhomme qui lui ferait 
honneur. 

Maintenant, beau sire, ne m'approuverez-vous 
pas si j'ai peu de confiance en ce faucon qui 
s'abat sur sa proie et donne le coup mortel à 
quiconque n'est pas sur ses gardes? 

Le RENARD , pressé par la faim , fait le mort 
pour attraper les pies. Ah ! renard , renard ! 
comme ce n'est pas aussi sans raison que vous 
avez mis hors votre langue! Vous aviez faim 
aussi , et vous comptiez bien que je me laisse- 
rais prendre par vos belles paroles ; mais c'est une 
grande malice que de feindre la maladie et la 
mort , quand on n'en laisse voir ni les douleurs, 
ni les frissons. Et lors même que les frissons 
y seraient, il ne faudrait pas encore y croire! 



INTRODUCTION XXXIX 

Car , sire maître , vous me semblez avoir la 
nature des VAUTOURS qui suivent les armées, dans 
l'espérance d'y trouver leur profit. Vous avez 
affaire à tant de gens , et tant de gens ont affaire 
à vous , que Ton vous aura sans doute parlé de 
moi; on vous aura dit que j'aime à entendre 
bien dire et que je vois volontiers ceux qui sont 
habiles. 

Pour cette raison sans doute vou» êtes venu 
d'abord pour savoir qui j'étais , et si vous pour- 
riez trouver en moi quelque chose qui vous dût 
plaire. Vous m'avez donc fait savoir tout ce que 
j'ai entendu de vous, et je pense que toutes vos 
paroles n'ont eu pour but que de m'engager à 
me garder de mal. 

Et comme vous m'avez appris que l'on ne sait 
jamais ni qui est bon , ni qui est mauvais , il 
convient que l'on se garde de tous les hommes. 
Je n'accorderai donc pas la merci qu'on me 
demande. 

Donc il m'est avis , que quand on ne veut pas 
faire une- chose , on doit exprimer nettement son 
refus. 

Cela suffise à bon entendant. 






XL INTRODUCTION 



Je ne veux pas surfaire le bel esprit du xiu* 
siècle, dont Tœuvre sera facilement appréciée 
par le résumé que j en viens de donner. On y 
remarquera cependant une certaine habileté dans 
le plan , un art incontestable dans la disposition 
et lenchaînement des faits nombreux et variés 
•qui servent de textes aux tendres sollicitations du 
maître et aux ingénieuses réponses de l'élève- 
Nous ne savons si louvrage entier est un simple 
jeu, dans lequel Fauteur aura, comme on aimait 
à le faire de son temps, soutenu tour à tour deux 
thèses contradictoires; ou si la première partie 
doit être seule attribuée à maître Richard. Pro- 
fesseur, à la façon du philosophe Abailard , il 
aurait rencontré , dans ce cas , une Héloïse tout 
aussi savante, mais beaucoup moins facile à 
convaincre. La réponse au Bestiaire est, pour le 
style , supérieure au Bestiaire lui-même, et il y 
règne une animation et un^ verve railleuse qui 
sembleraient indiquer Tœuvre d'une femme, pre- 
nant au sérieux la requête qui lui est adressée^ 
et bien décidée à dire non. 

Les particularités de la vie de Richard d& 
Fournival sont peu connues. On sait qu'il était 
fils de Roger de Fournival, médecin de Philippe- 
Auguste ; que sa mère se nommait Elisabeth de 



INTRODUCTION XL! 

la Pierre; que son frère, messire Arnoul , fui 
chanoine, puis évêque d'Amiens , après la mort 
de Richard de Gerberoy (1236-1246); qu'il était 
clerc, et qu'il mourut, vers 1260, chancelier de 
l'église d'Amiens. Fournival ou Furnival, est une 
petite ville du département de l'Oise. L'auteur 
du Bestiaire d'amour est donc Picard, comme 
le font voir d'ailleurs les formes dialectales qu'il 
emploie. L'abbé de La Rue l'a compté, selon son 
habitude , au nombre de ses poëtes normands. 
Il a trouvé son nom dans l'obituaire de la métro- 
pole de Rouen. 11 y a vu qu'un Richard de Four- 
nival avait donné au Chapitre de cette église 
des rentes assises sur des biens immeubles situé» 
dans cette même ville, et qu'on célébrait pour 
lui un service solennel le premier jour de mars. 
Cela lui a suffi pour l'autoriser à grossir sa liste 
normande d'un nom de plus. 

Richard de Fournival est auteur de chansons, 
de pastourelles et de deux écrits en prose, dont 
l'un a pour titre Li Consaus (Tamors. et Tautre la 
Puissanche damors. 

Li Consaus damors contient quelques détails, 
relatifs à l'hirondelle , au renard et à la belette , 
qui ont autorisé les historiens à attribuer cette 
œuvre assez médiocre à Richard de Fournival. 
II appuie ses conseils de l'autorité de Cicéron , 
de Virgile, d'Horace, d'Ovide et d'un assez grand 



XLIl INTRODUCTION 

nombre d'écrivains de lantiquité. Le Dialogue 
intitulé la Puissance d amour ^ est encore moins 
remarquable \\). Quelques citations faites par 
M. Paulin Paris , parmi les sept chansons ana- 
lysées par ce savant (2) , attestent dans Tauteur 
du Bestiaire d amour , une certaine facilité à ri- 
mer, devenue assez commune de son temps. On 
lui a attribué à tort un roman historique intitulé 
Abladane, relatif aux antiquités fabuleuses de 
la ville d'Amiens, et conservé dans la bibliothèque 
de cette ville. Il avait aussi composé en latin, 
sous le titre Biblionomia , un catalogue de sa bi- 
bliothèque, ouvrage curieux et pour la liste des 
livres dont il donne les titres, et pour la classifi- 
cation qu'il a adoptée. Le manuscrit est à la bi- 
bliothèque de la Sorbonne ; il sera probablement 
publié. Les manuscrits du Bestiaire d'amour 
sont nombreux et attestent la célébrité dont a 
joui cet ouvrage (3). 

Richard lui-même paratt l'avoir considéré 
comme son œuvre principale. 11 avait entrepris 
de le traduire en vers ; mais il s'est arrêté au 
364^ Voici les premiers vers de celte traduc- 
tion: 

(1) On trouve ces deux pelits traités dans le Ms. La Vallière,no 81. 

(2) Bibliothèque de Técole dos cbartes, t. 2, fe série, p. 40 et suiv. 

(3) Bibl. inip. Ancioas fonds, n» lôWk ; N. D, 274 his : Suppl. franc. 
310, 540 et 760; la Vall., r.o' 09 et 81 ; Laicelot, 7010. 



INTRODUCTION XLlîl 

Mestre Richars a, pour miex plaire, 
Mis en rime le Bestiaire. 
Si praiga'on le quel on vourrra 
Et qui bien à oir miex plaira (1). 

Parmi les divers manuscrits que nous avons 
consultés , nous avons préféré le n° 7019, fonds 
Lancelot, qui contient les miniatures que nous 
avons dessinées et fait graver pour notre édition. 
C'est un petit in-folio écrit sur deux colonnes 
et qui contient , outre le Bestiaire d'amour , une 
traduction des Actes des Apôtres et les Martyres 
de plusieurs saints. Il a été écrit en 1285, ainsi 
que l'attestent les vers qui se trouvent au dernier 
feuillet : 

Icis livres ici finist: 
Bone aventure ait qui Tescrist ; 
Henris ot non Tenlumineur : 
Dex le gardie de déshonneur î 

Si fu fait 1 an MCCIIII" et V (2). 

C. HIPPEAU. 

Caen , 1er Septembre 1859. 

(1) M». 274 bis, fonds N. D. 

(2) Richard de Fouriiival a attira Tattcntion de Fauchet (liv. II, 
chap. 39), de Lacroix du Maine (p. 377) ; de Legrand d*Aussy {Notices 
des Manuscrits^ t. V, p. 275); de Van PraCt {Catalogue de La ValUère, 
t. XI) ; de Daiinou (t. XVI de VHistoire littéraire de la France^ 
p. 220). — La notice la plus étendue que Ton puisse consulter, est 
celle que lui a consacrée M. Paulin-Paris, dans son utile ouvrage sur 
les Afss de la BiOliothi'que du Hoi^ t. V. 



>*^' 

-i^ 

^ 



LI BESTIAIRES 



MESTRE RICHARD 



CI COMMENCE LI BESTIAIRES 



MESTRE RICHARD. 





S© ® ® ® @ @ ^^ 

^ ouTES gens 

desirrent par 
nature à sa- 
voirs £t par 
ce que nus ne 
puet tôt sa- 
voir, jà soit 
ce que chas- 
cune chose 
puist eslre 
seue , et ce 

que li uns ne 
seit qe li au- 
tres le sace, si que tout est seu , en tel manière qu'il n*est 
seu de nului à par lui , mais de tous ensamble. Muis il est 
ainsi que totes gens ne vivent mie ensemble , ains sont , li 
un mort ainçois que li autre naissent ; Et cil qui ont esté 




2 LI BESTIAIRES. 

chà en arrière ont seu tel chose que nus qui soit orendrait 
ne le conquerroit de son sens , ne ne seroit seu , s'on ne 
le savait par les anciens. 

Et par çou , Dex qi tant aime home q'il le vint por- 
veoir de quanque mestiers li est , a donné à home une 
manière de force qui a non mémoire. Geste mémoire si a 
2 portes, reotV.et oïr, et à chascune de ces 2 portes si a 
1 chemin par où on i puet aler : painture et parole. Pain- 
ture siert à oel et parole à oreille ; et coment on puet re- 
pairier à la meson mémoire et par peinture et par parole , 
s'est aparant par çou qe memorie, qui est la garde des tré- 
sors qi sens done et conquiert par force d'engien, fait ce 
quiest trespassé aussi come présent. Et parce meisme i 
vient-on ou par painture ou par parole. 

Car quant on voit une estoire ou de Troie ou autre , on 
voiries fès des preudomes qi çà en arrière furent, aussi com 
s'ils fussent présent ; et ainsi est-il de parole : car quant 
on oi 1 roumans lire, on entent les aventures aussi com 
s'eles fussent empresent. Et puis c'on fait présent de ce 
qi est trespassé, par ces 2 choses puet-on à mémoire venir. 

Et jou , de cui mémoire vous ne poés issir, bêle très 
douce amée, que la trace de Tamor que j'ai en vous empire 
adiès, si que jou n'en porroie estre si garris, que du mains 
n'i parust la sorsaneure de la plaie , com bel qe me seusce 
contenir, vouroie adiès manoir en la vostre mémoire , s'il 
pooit estre , et por ce ai-je mises ces deux choses en une. 

• 

Car je vous envoie cest escrit par painture et par parole, 
pour çou, que qant je ne serai presens, que cis escris par 
sa painture et par sa parole me rendie à vostre mémoire 
come présent. 

Et je vous mosterrai coment cis escris a et painture et 



MESTRE RICHARD. 3 

parole. Car il est bien apiert qu'il a parole pour ce qe tote 
escriture si est fête por parole mostrer et por ce c'on le 
lise. Et qant on le list, si revient-ele à la nature de parole. 
Et d'autre part, q'il ait painture s'est en apiert pour ce que 
11 lettre n'est mie son, ne le paint. 

Et meesmeraent cis escriz est de telle sentence que 
painture désire ; car il est de nature de bestes et d'oi- 
seaus, qui mius sont conoissables paintes que dites. Et cis 
escris est aussi come arrière bans de tos cens que je vos 
al envoies dusqu'à ore. 

Car aussi come uns rois , qant il va guerroier hors de 
son roiaume et il enmaine de ses meillors homes nne 
partie, et s'en lait la grignor partie à sa terre garder; mes 
qant il voit qu'il ne se puet joir à tant de gent come il en 
maine, si parmande toz ceaus qu'il 1 a lessiez, et fet son 
arrière ban : aussi me covient-il faire. Car se je vous ai 
meint bel mot dit et envoiet et s'il ne m'ont mie tant va- 
lut com mestiers me fust , il me convient en cestui daer- 
rain escrlt faire mou arrière ban et dire del mius qe je 
sai, savoir se vos le prenderiés en gré. Car jà mar m'amis- 
siès-vos jà^ si sont choses là où lois se doit molt déliter à 
veoir et oreille à escouter et mémoire à ramembrer. Et 
por çou qe cis escris est mes arrière bans, et aussi come 
mes daerrains secours que je vos puisse mander , si me 
covient que je paroille plus efforciement qe je n'aie fet à 
tôles les autres fois : aussi com on cx)nte de la nature del coc. 



c 



LI COCS. 

AR de tant com il chante plus près de la jornée, de tant 
chante-il plus sovent ; et de tant com il chante plus 



ti LI BESTIAIRES, 

près de la mie-nuit, si chanle-il plus efforciement et plus 
en groisse sa voiz, La vesprée et la jornée qui a nature 
de jor et de nuit est mellé ensemble. Si senefie Famor 
dont on n'a del tout désespérance , ne del tout espérance ; 
et la mie-nuit si senefie Tamor del tout désespérée. 




El puis que je n'ai nule espérance del monde desore- 
mais, de vostre bone volonté avoir, si est aussi corn mie- 
nuit. El quant je n'ai aucune espérance, si sui aussi corne 
à vesprée. Si chante adonques plus efforciement. Et or le 
me covieni faire plus forment. 

Et li raissons de ce qe li désespérés a plus forte voiz , 
si est prisse, je cuic, en la nature de la beste qui soit el 
monde qui plus s'esforce de braire et qui plus a laide 
voiz el orrible ; et c'est li asnes salvages. 

LI ASNES SALVAGES. 



CAR sa nature si est tele qu'il ne recane onques fors qe 
qant il a erragiement faim. Et il ne peut en nule ma- 
nière trover que mengiér. Mais adont met-il si grant paine 
a recaner, qu'il se derront touz. Por çou me çovient-il. 
quant je ne puis trover merci, mètre greignor paine que 



MESTRE I 

Onquesmës , ne mie & forment chanter i 




ataignanmeiit dire : car le chanter doî-jebien avoir perdu. 
Si vous dirai par raisson. 




LI LEUS. 

LA nature del leu si est tele qe qaiit uns hom le voit 
avant qe il voie l'home, li leus empert tule sa force et 
son hardiment ; et se 11 leus voit l'onie prinierains, li lioin 
empert sa volz , si qe il ne uet mol dire. 



6 LI BESTIAIRES. 

Geste nature est trovée en amor d'ome et de feme : car. 
qant il a amor entriaus deus , si li home peut percevoir 
par la feme meisme primerains qu'ele Taint, et qu'il sace 
tant qu'il li face conoistre , elle a puis perdu le hardement 
d'escondire. Mes por çou que je ne me peut tenir ne sof- 
frir de vos dire mon corage ançois qe je seusse riens del 
vostre, m'avez-vos escondit : çou voz ai oit dire aucune 
foiz. 

Et puis que je fui premerains venus selonc la nature del 
leu , je doi bien perdre la voiz. C'est une raisons por 
quoi cis eaçris n'est mie fais en chantant , mes en contant. 

Et une autre raisson de çou meisme si est prise de la 
nature del crisnon, dont je me sui molt pris garde. 




LI CRISNON. 



CAR sa nature est tele que li chetis s'entent tant à chan- 
ter qu'il se muert en chantant, tant en pert le mengier et 
tant s'en lait à pourchacier. Et por ce me sui-je pris gafde 
que li chanters m'a si poi valu , que je m'i peusse bien 
tant fier que jou i perdisse neis moi , si que li chanters ne 
m'i secorust, noumeement à rou que jou esprovai , que k 



MESTRE RICHARD. 7 

Teure qe je mius chaulai et que je niiols dis eu chantant, 
adont me fu-il pis ! aussi corne del cisne. 




LI CISNES. 



QE il est 1 païs là où li cisne chantent si bien et si vo- 
lontiers que qant on harpe devant aus il s'acordent àla 
harpe, tout en autel manière com li tambuis au flajol , et 
iioumeement en l'an qu'il doit morir. Si que on dist que , 
quant on en voit un bien chantant : cel morra jauwan. Et 
tout aussi com d'un enfant, que quant on le trueve de bon 
engien , se dist-on : il ne vivera mie longement. 

Et por ce di-jou por le paor qe je oi de la mort au cisne, 
qant je chantai miols et de la mort au crisnon, quant je le 
fis plus volontiers, por ce laissai-je le chanter à cest ar- 
rière ban faire et le vous envoiai en manière de contre 
escrit. Car très dont deusse-je bien avoir perdu la voiz qe 
li leus me vit premiers ; ce est h dire qe je reconnue que 
je vos amoie devant cou que je seusse h quel chief j'en 
peusse venir. Las ! et si me sui tant repentis de çou que 
je vos avoie proie, por vostre douce compaignie perdre. 



LI BESTIAIRES. 




LI CHIENS. 

CAR se jou peusse faire aussi corne li chiens, qui est de 
teil nature que quant il a womit, si repaire à son womitte 
et le remengue de rechief, jou eusse volontiers ma proiere 
r'englotie cent fois, puis qu'el me fu volée des dens, et ne 
vous merveilles pas se j'ai Tamor comparée à la nature 

DEL LEU, 







LI LEUS. 

CAR encore a li leus molt d'autres natures. Li une est 
que il a le col si roit qu'il ne le puet fléchir s'il ne torne 
tout son cors ensamble ; et l'autre nature si est qu'il ne 



MESTHË RICHARD. 9 

prendra jà proie près de sa loviere. Et la terce si est qe 
s'il entre en un biercil , il i entre al plus coiement qu'il 
puet. Et s'il avient que aucuns rainsceaux brise desoz ses 
piez qui noise face , il s'en venge à son piet meismes et 
le mort niout angoisseusement. 

Toutes ces 3 natures sont trouvées en amor de feme. 
Car ele ne se puet doner se tout ensamble non ; c'est 
solonc la première nature; et selonc la seconde si est qe 
s'il avient q'ele aint 1 home quant il est loing de 11, si 
l'amera trop durement, et quant il est priés, si n'en fera jà 
nul semblant. Et solonc la tierce nature, si est que s'éleva 
si avant de parole que li bon se perçoive q'ele l'aint, tout 
aussi com li leus se venge par sa bouche de son pié de trop 
bien ramonceler, ele par force de parole vint racovrir ce 
q'ele a trop avant aie. Car volontiers veut savoir d'autrui 
ce q'ele ne vint mie qu'on sace de li. Et d'ome q'ele ne 
cuide mie qu'il l'aint, se viut-ele fermement garder. 




A 



LA WIVRE. 

ussi com il avient à la wivre, qui est de teil nature 
que quant ele voit 1 home nu, si en a paor et le fuit sans 



10 LI BESTIAIRES. 

soi asseurer ; et s*ele le voit vestu, si 11 ceurt sus, ne ne le 
prise noient. En tele manière avez vos fet de moi , bêle 
1res doce araée ; car qant je m'acointai à vos , si vos tro- 
vai d'une doce manière, à 1 poi de vergoigne , tele corne 
il covient aussi que vos me ressognissiez 1 petit por la no- 
veleté. Et quant vos seustes qe je vous amoie , si vos fe- 
sistes si fière come vous vousistes et me corustes auqes sus 
de paroles. 

La novele acointance si est comparée à Tome vestu. 
Car aussi com li hom naist nus et puis se viest quant 
il est parnorris ; aussi est41 nus d'amor en la pre- 
mière acointance et descoviers qu'il li ose bien dire tôt 
son courage. Mes après, qant il aime, il est envolepés 
q'il n'en seit issir et si se cuevre del tout, si q'il n'ose rien 
dire de son penser ; ains se dote adès c'on ne le puist re- 
prendre. Et est aussi pris con IL singes chauciés. 




LI SINGES CHAUCIÉS. 

CAR la nature del singe si est qu'il viut contrefaire 
qanqe il voit faire, et li sage veneor qi par engien les voe- 
lent prendre espient qe il soient en tel leu que li singes 
les puist veir. Et dont se chauceiit et deschaucent devant 



MEETRE RICHARD. 11 

aus ; et puis s'enpartent d'iluec ; si i laissent uns sollers à 
la mesure del singe et S3 vont esconser en aucun leu. lors 
vient li singes ; si veut aussi faire , et prent ces sollers, 
si les chauce par sa raale aventure. Mes aincois qu'il les 
puist deschaucier, saut li vénères, si li ceurt sus, et li 
singes chauciés ne puet fuir, ne en arbre monter, ne ram- 
per; einsi si est pris. 

Ces exemples conferme bien r/on doit bien comparer 
Tome nu à celui qui n'aime mie, et le vestu à celui qui 
aime. Car aussi com li singes est délivres, tant com il est 
nus piez, nen est-il pris devant ce q'il se chauce : Aussi 
n'est li hom emprison devant ce qe il aime par amors. Et 
par cest exemple est confermez cil de la wivre. Et par ces 
deus exemples voi-je bien la raissoo par quoi vos m'avez 
fait pieur semblant, puis qe vos seustes qe je vos amoie. 

Et il me semble que vos deussiés faire le contraire , 
et que meillor semblant deusse avoir de vous, qant vos me 
seustes vestu de vostre amor, que qant je en fusse nus. 




LI CORBIAUS. 



c 



AR tele est la nature del corbel qe tant con si corbeillol 
sont sanz plume, parceq'il ne sont noir et qu'il ne le re- 



12 LI BESTIAIRES. 

samblent, jà n3 les regardera, ne ne paistera; ains ne vivent 
se de rousée non, dusqu'à tant q'il sont vestu de plume 
etq'il puent bien resambler lor père. Ainsi m'est-il avis 
qe vos deusciez avoir fait , bêle très doce amée , qe qant 
je fusse nus de vostre amor, si ne vos chausist de moi, et 
qant je en fusse vestuz qe je pousse un escuchoo de vos 
armes porter , si me deusci^^s chérir et norrir en vostre 
amor, quai q'ele fust tenre et novele, aussi com on paist 
1 enfant au doit. Et miols deust en vostre amor nestre la 
nature del corbel qe celé de la wivre ne cel del singe. 

Car li corbiaus a encore une autre nature qui sor totes 

riens resamble à nature d'amors. Car sa nature si est qe 

qant il troeve un home mort, la première chose q'il en 

trait ce sont li oel ; et par iluec en trait la cervele , et qe 

plus en trueve et plus en trait. 

Ausi fait amors. Es premières acointances est li hom 
pris por ses iols, ne jà amors ne le presist , s'il ne Teust 
esgard, 

LI LIONS. 

CAR amors fait aussi come lions quant il mangue la 
proie. S'il avient c'uns hom pas se en costé lui , s'il le re- 
garde, il li court sus, et s'il ne le regarde , li lions se 
tient toz cois, por ce qe figure d'ome porte aussi come 
unes enseignes le signor del monde, si çou vient qe li 
lions resoigne son vis et son regart. 

Mais por ce qu'il a naturel hardement, si a honte d'a- 
voir paour, si court sus à l'ome, tantost conme il le re- 
garde. Et cent fois passeroit li hom par en costé le lion , 
et jà li lions ne se moveroit, pour tant que li hom ne le 
regardast. 



MESTRE RICHARD. 13 

Dont di-jou qe amors resamble le lion. Car aussi ne 
ceurt sus nului, s'il ne le regarde, dont prent amors es 

premières acointances par les iols, et par iluec pert li hom 
sa cervele. 




La cervele de Tome senefie sens. Car aussi com li es 
pirs de vie qi done movement meint en iols , et caleurs 
qi done norrisseraent, en foie, aussi meint en cervele sens 
qui entendement done. Et qant li liora aime, nus sens ne 
li puet avoir mestier, ains le piert à tout fait ; et com plus 
en i a et plus em piert. Car com plus est sages li hom , 
tant se paine amors de lui plus erragiement tenir. 

Pour cesle nature di-jou que amors resamble le corbiel ; 
et cesle nature prueve que s'autre nature qui devant fu 
dite deust mius veintre en amors que la nature de la wi- 
vre ne del singe ; 'et que mius devroit feme amer Tome 
qui seroit de s*amor vestus que celui qui en seroit nus. 
Et jou quîc qe si font aucunes. Mes il en i a qui ont les 
testes percies, si qe qant il lor entre par une oreille, si lor 
ist par l'autre; et là où eles aiment, si s'escondient. 



1 



ill 



LI BESTIAIRES. 




LA MOSTOILE. 

AUSSI com la mostoile , qui par Torelle conçoit et par 
la bouche enfante. Et teil nature font tieus femes ; jà 
soit ce q'eles aient oïs tant beaus mos qe lor samble que 
les doivent amer, et qu'eles ont aussi coume conclut par 
l'orelle, si s'en délivrent par la bouche à un escondit, et 
salent volentiers en autres paroles par costume, aussi coume 
elles doutassent d'estre prisses. Tout en tel manière corne 
la mostoile meesmes qui porte ses faons , quant elle les a 
enfantés, par paor de perdre ; et cette daerraine nature de 
la mostoile si est une désespérance d'amors, c'en ne voelle 
oïr parler de cou que grignor mestier puet avoir et ton- 
dis voelle-on parler d'el. 

Et ceste désespérance si est solonc la nature de la ka- 

LANDRE. 

LA KALANDRE. 



C'EST uns oiseaus qe qant on le porte devant un ma- 
lade, s'il esgarde le malade en mi le vis, c'est signes qe 
li malades gariia, et s'il s'en torne d'autre part, q il ne le 
voelle regarder, on juge qu'il covient le malade morir. 



MESTRE RICI[AltD. 




Pour ce me sanible, bêle très doce amée, que puis que 
il vos potse que je onques vos proiai , et que volentiers 
eusciés aimée m'acoinlance et que volentiers m'eussiés tenu 

compaignic por ce que jou ne parlaisse de çou dont je 
esloie malades , que n'eusles onques talent de ref^arder 
moi malade eu mi le vis : dont me doit-on jugier por mort. 




Car par çou m'avés-vos mis en tei! desconfort com il 
apertienl à parfete des espérance, sanz atendre mierci , et 
c'est la mort d amors. Car ausi come en mort n'a point de 
recovrier, aussi n'a-il point d'espérance en moi de joie 
d' amors , là où on n'aient merci. Dont sui-je mors , c'est 
voirs. Qui m'a mort ? Je ne sai ; ou vous ou jou ; fors qe 
ambe doi î avons coupés. 



1 BESTIAIRES. 




LA SERAINE. 

AUSSI come de celui que la seraine oeil quant elle l'a 
endormi par sod chant. Car il sont 3 manières de se- 
raines; dont les 2 sont moilié feme, moitié poissons, et 
la tierce moitié feme et moilié oiseaus ; et chantent toutes 
3 ensemble les unes en buisines , les autres en harpes 
et la tierce en droite vois. Et lor mélodie est tant plesans 
que nus ne les ol qu'il ne li coviegne venir. Et quant li 
liom est priés, si s'en dort; et quant ele le troeve endormi, 
si l'oeil. Einsi me samble que la seraine i a granz coupes 
qant ele l'ocit en iraïsson, elli hora granz coupes quant il 
s'i croit. 

Et jou sui mors par teil raisson que jou et vos i avons 
coupés. Mes je ne vos os sus mètre traîson. Si n'en mé- 
trai les coupes se seur moi non , et si dirai qe je me sui 
mors. Car se je fusse encore it vos oïr quant parlasles 
premiers à moi , si'n eusse-je eu garde se je fusse aussi 
sage» corne li serpenz qui garde le bausine. 



c^-o 



UESTRE RICHAim. 




LI SERPENS ASPIS. 



C'est uns serpenz qui a non aspis. Si n'ose nus aprocier 
de cel arbre dont li bausmes d^oute, tant comme il 
veille. Et quant on violt avoir del bausme, si convien c'od 
rendonnie à harpes et h autres estnunens. Mes il a tant 
de sens de sa nature qe quant il les ot, il estoupe l'une de 
ses oreilles de sa keue , et l'autre Trote tant à la terre 
qu'il l'emplist toute de boe ; et quant it est si asourdis, si 
n'a garde c'on l'endormie. 

Aussi deusse-je avoir fait. Et non porquant si cuic-je bien 
que vos seustes corn h envis je m'alai acointier de vous 
à la première fois. Et si ne Savoie mie par quoi c'estoit ; 
fors par ce qe ce fu pronostique de mal qui puis m'en est 
avenus. Mais toutes voies i alai-je et m' endormi au chant 
de la seraine ; ce fu à la doceur de vosire acointement et 
de vostre parler, ù qui oîr je fuis pris. 

Est-çou merveille , se je i suis pris î Nenil ; car voii a 
tant de force qu'ele escuse meintes choses qui sont désa- 



LI BESTIAInEfl. 




LA MERLE. 



Aiissi corn de la Merle. Car eocor soit ce li plus lais 
oiseaus c'ou gart, et encw ne chant-ele qe deus mois en 
l'an , si le garde-on plus volentiers c'un autre oisel , par 
la mélodie de sa voiz. Et encore s'i voit moût d'autres 
forces, dont li communs de la gent ne sevent mot 

Et use de ses forces si est que nature recuevre paf voiz 
une des grignors defantes qui soit en riens vivant Car les 
choses vives si sentit de v aeas : ce sont , oîn, vàrs, 
gousters, flairiers et tmickers. Et quant il svient que 
à l'une défaut aucune chose, si restore nature son damage 
au miols que ele puet par un autre sens. 

Dont il avient que nus hom ne voit si isnelement corne 
Bourz de nature ; ne nus hom n'ot si clerc corne avugles ; 
ne nus hom n'est si lechierres come puoais, car li nerf li 
vienent del cervel as narines et aa paies par la vertu del 
sentir. De tant com il ont meins à faire, de tant conois- 
sent-il plus parfaitement de ce dont il s'entremêlent. Et 
aussi est-il des autres sens. 

Mes entre toz les autres sens n'est nus si nobles come 



MESTRE HICHAAD. 19 

veoirs ; car nus des autres ne fait tant conoistre de choses 
et on ne le coevre fors par voiz. 




LA TAUPE. 



SI corne la taupe, qui goûte ne voit, âins aies iols desox 
cuir. Mes ele ot si clerc que nus ne la puet sosprendre 
qu'ele ne Taperçoive, pour tant que sons en isse. Dont li 
restore nature sa defaute par voiz. 

Car voiz siert à oreille, et couleurs à veue, et odours à 
flairier, et savours à gouster. Mais au tast servent pluseurs 
choses. Car on sent chaut, froit, moiste, sec, aspre, souef 
et moût d'autres choses. Et si restore nature sa defaute par 
voiz si parfaitement, que nule riens qui vive n'ot si cler 
corne la taupe , ains est une des v bestes qui sormonte 
toutes les autres bestes des v sens. 

Car de cascun sens est une beste qui totes les autres 
sormonte, si come li lins de veoir, (C'est uns petit vers 
blans, qui voit parmi les parois) la taupe d'oir, et li vou- 
ToiRS de flairier (car il sent bien au flair une charoigne de 
m jomées loing) , singes de goûter, et yraigne de tou- 
chier. 



^0 LI BESTIAIRES. 

Et s'a encore la taupe autre spécialité. Car c'est une des 
bestes qui vit de pur élément. 




LI IIII ELEMENT. 



CAR il sont un élément dont li mondes est fait : fm, 
airs, èves et terre. 

La Taupe vit de pure terre, ne nule rien ne mengue se 
pure terre non ; Hierens de pure eve, et salemandre de 
feu ; (c'est uns oiseaus blans , qui de feu se norrist) et li 
PLOviERS del air; et de qui plumes del salemandre on fait 
les dras c'on ne lève se en funon. 

Ces espécialités a la Taupe : En l'une est provée force 
de voiz. Et si n'est pas si granz merveille de çou que voiz 
puet restorer defaute de veue par le sens à qui ele sert , 
c'est par oir ; come de çou qu'ele restore le défaute del 
sens meisme à qui ele sert , car c'est une force c'on ne 
trove en nule autre chose qu'en voiz. Et ço est escrit es 
natures qu'eles n'ont mie oïe. 



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LES EIS. 

NON por quant uns vaisseaus d'Es est essatnez, on les 
maine à sifflet et à chani, ne mie porce que les eis l'oïent, 
mais il pert à lor oevres signerius que leur nature est si 
Doble et si ordenée, selon la manière qu'il ne peut mie 
estre que bons nrdenetnens et parfez, se trespast qu'eles ne 
le sentent mie; et cil qui ont leut et enlendut les hautes 
phylosophies sevent bien combien musique puet, et chaus 
ne puet mie estre celé qu'en lotes les choses qui sont, n'a 
si fort ne si parfaite ordenance come en chant, ne s'i es- 
quise. 

Car ordraance de chant est si parfaite et si poissans que 
ele a pooir de muer corages et de changier volontés. 
Dont li ancien avoient uns chans propres à chanter, por ce 
que nus ne les oist qui ne fust entalantez de les oTr, et uns 
autres k chanter as services des morz, qui esloit si piteus 
que nus ne les oïst qui se tenist de plorer, tant eust cuer 
dur ; et uns autres qui estoient si tempré et si se tenoient 
entre deus, qu'il faissoienl les cordes ne trop volages, ne 
trop pesans. 



22 .Ll BEStlAIRES. 

Et puis que ordenance de chant est si parfaite, il ue puet 
mie estre qu'ele trespast priés des eis, qui si ordeneement 
sont faites, sans cou que eles ne le sentent, et si n'ont-eles 
mie oies. 

Mes eles le sentent au tast qui est li plus généraux des 
sens et à qui plus de choses servent proprement, si com il 
a esté devant dit. Dont restore voiz la defaute del sens 
meisme à qui ele siert. Ce di-jou par un autre sens. 

Geste force est une des plus merveilleuses forces qui soit; 
ne si faite force n'est trovée en nule rien, se voiz non. Et 
moût d'autres forces a encore voiz, et en vertuz et en pa- 
roles, et en vertu de chant , dont il n'est ore mie lius de 
parler : mes atant vos en soffisse ore solonc nostre nature. 

Et s'a voiz si grant force quç ce ne fu pas mervelle se je 
m'i endormi à force de voiz. Car ce ne fu mie voiz corne 
autre ; ains fu voiz de la plus bêle riens que je onques 
eusse OUI! en mon jovent. M'aida dont la veue à prendre? 
oïl. 

Miuz fui-je pris par mon veoir que Tygre n'est au mi- 
reor , que jà ne s^a tant corrocié de ses faons, s'on li a 
emblez, que s' ele encontre un mireoir, qull ne li coviegne 
ses iols aerdre ; et si se délite tant au remirer la grani 
beauté de sa bone taille qu'ele ouUie ciaus à cfaacier qui 
li ont emblés ses faons, et s'arreste iluec come prisse. 

Car li sage veneor i mettent le mireoir tout à essient^ 
por ans délivrer de li. Dont di-jou que je fui pris à oîr et 
à veir, que ce ne fu pas mervelle se je i perdi mon sens et 
ma mémoire. Car oirs et veirs si sont ii portes de mémoire 
si com il a esté ci devant dit; et si sont ii des plus nobles 
«ens del home. Car li hom à v sens : veir, oir, goster^ 
flairier et tauchier, si com il a esté devant dit. 



&{eSTRE UICHAAD. 



23 




LI UNICORNES. 



PàR le flairier meisme fui-je pris corne li unicornes qui 
s'endort au doue flair de la pucele. 
Car tieus est la nature del unicorne qu'il n'est nule beste 
si crueuse à prendre ; et a une corne en la narine que nule 
anneure ne le puet contretenir, si que nus ne li ose corre 
sus ne attendre , fors virge pucele. Car quant il en sent 
une au flair, il s'agenoUe devant li et si s'umelie docement 
aussi corne por servir. Si que li sage veneor qui sevent la 
manière de sa nature metent une pucele en son trespas et 
il s'endort en son giron. Et lors quant il est end^irmis, si 
vienent U veneor; qui en veillant ne l'osent prendre, si l'o- 
cient. 

, En tel manière s'est amors vengié de moi. Car j'avoie 
esté li plus orgueilleus vers amors qui fust de mon aage, 
et .me sambloit que je onques n'avoie veue feme que je 
vousisse mie avoir del tôt à ma volenté, par si que je ra- 
masse aussi très durement comme je ooie dire c'on amoit* 
Et amors qui est sages vénères me mist en mon chemin 
une sage pucele à qui doceur je me sui endormis, et mors. 



2k U BESTIAIRES. 

d'itel mort corne t amor apertient. C'est désespérance sanz 
atente de merci. 

Por ce di-jou que jou fui pris au flairier et encore m'a- 
elie adiès tenu au flairier. Et ai ma volonté lessie por la 
sine à porsiyir. 




LA PANTHÈRE. 



Aussi corne les bestes que puisque eles ont une foiz sentie 
au flair de la Pantère, ja puis ne la lairont, ains le sivent 
jusqu'à la mort por la doce alaîne qui ist de lî. Por ce di- 
jou se je fui pris à ces m choses de sens à oîr, à voir, et 
à flairier; Et se je parfusse pris as autres ii sens à gouster 
en baisant et à atouchier en acolant , dont parfusse-je à 
droit endormis. Car adont dort lî hom, quant il ne se sent 
de ses v sens. 

Et del endormir d'amors vienent tout lî péril. Car à toz 
les endormis" siut la morz, si come del unicorne qui s'en- 
dort à la pucele et al home qui s'endort à la seraine. 



HESTBE RICHARD. 




LA GRUE. 



M*is si je me fusce gardez de cel péril, il me covenist 
avoir (et aussi come la Gave, qui les auslres garde. Car 
quant grues vont ensamble adiës, en veille une quant les 
autres dorment,et font la veille chascune à son ton El ccle 
qui guete, prent petites pieretes de soz ses piez , por ce 
que ele ne domiie fermement ; ne ne puet fermement ester , 
car grues dorment en estant. 

Jou di que aussi deusse-je avoir fait. Car la grue qui les 
autres garde , c'est porveance qui doit garder les autres 
vertuz del home ; si li pié sont les volentés. Car aussi come 
on va par les piez , aussi va l'ame par la volonté d'une 
pensée en autre, et li hom d'un (ait en autre. Dont met la 
grue pierres en ses piez, por ce que ele ne puist ferme- 
ment ester, por ce que ele ne s'endormie. 

Quant la porveance tient si contre sa voienté que li autre 
sens ne s'i fient mie tant qu'il soient deceu, qui ensi l'eust 
fait il n'eust garde eut. Mais qui n'a porveance il est aussi 
empiriez come li Paons enlaidis de la keue perdre. 



26 



LI BESTIAIRES. 




LI PAONS. 



CAR la keue del paon si senefie porveance , por ce que 
keue qui est derrière senefie ce qui est à venir, et ce 
qu'ele est pleine d'iols, si senefie le prendre garde de ce 
qui est à venir. 

Por ce di-jou que keue de paon senefie porveance. Car 
autre chose n*apele-on porveance fors que prendre garde 
de çou qui est à venir. Et la keuwe senefie porveance ; et 
por ce est confermez li paons à la nature del lion. 

Car il est d*itel nature que s* on le chace et li coviegne 
fuir, il traine sa keue et si cuevre les traces de ses piez, 
por ce que on ne le sace où trover. 

Aussi fet li sages hom qui a porveance. Quant il li co- 
vient faire aucune chose dont on le blasmeroit s' on le sa- 
voit. Il se porvoit si au faire que on ne le saura jà, si que 
sa porveance cuevre la trace de ses piez , c'est k dire la 
Fenomée u bone u maie qui de ses oevres peussent issir. 
Dont senefie la keue porveance^ et nommeement keue de 
paon, por les iols qui i sont. 

Et por ce di*jou que aussi luide chose con çou est de^ 



27 

paon sans keue, aussi graiu poverté est d'ome sans por- 
veance. Nod porqoant se jou eusse autretant d'iols corne li 
paoDsaen la keue, si peiuse-je bien estre endonnis afcn-ce 
de voiz. 




LI ARGUS. 

CAR jou ai ci conter d'une dame qui avoit une trop bele 
vache, que eie amoit tant que ele ne le volsist avoir per- 
due por Dule riens. Si le dona k garder à un vachier qui 
avoit è non Ahgcs. Cil Argus avoit cent iols. Si ne dor- 
moit onques que de u iols ensainble. Si reposoit adës les 
iols deus et deus et tout li autre guaitoieot. Et parmi tout 
ce, fu la vache perdue. Car nos hom qui la vache avoit 
îimée i envola un sien fil qui merveilles savoit bien chanter 
en une longe verge crousée, qui avoit non uercurius. 

Cil MEHCURius comença k parler à Argus d'un et del, et 
chanter à la (ois en sa verge et tant IL ala entour, qu'en 
parlant, qu'en chantant, que Argus s'endormit de ii iols et 
puis de II, et tant s' endormi de ses deus iols, deus et deus, 
que il s' endormi de toz ; et lors li trencha Mercurius la 



' 



28 



LI BESTIAIRES. 



teste et enmena la vache à son père. Por ce di-jou que 
Arguz à force de voiz s* endormi, jà fust ce qu'il eust au- 
tretant d'iols corne il en a la keue dou paon, qui senefie 
porveance. 

Dont n'est-ce pas merveille se je parmi toute ma por- 
veance m' endormi à force de voiz, nient plus que de celui 
qui s'endort à la seraine et del unicorne qui sendort a 
pucele et cis meismes Argus. Dont sui-je mors. C'est 
voirs. I a-il point de recovrier ? Ne sais. Mais quel reco- 
vrier i puet-il avoir ? La ventés si est que aucun recou- 
vrier i puet-il avoir ; mais je ne sai quels li recovriers i 
est, nient plus que de I'aronde. 




L'ARONDE. 



CAR on a esprové que quant on li a emblez ses petit; 
arondeaus, s' on lor criève les iols et on les remet el 
nit, jà por ce ne demorra qu'il ne voient, ains qu'il soient 
parcréu , et pense-on bien que I'aronde les garist. Mai* 
on ne sait par quel médecine. 
En tel manière avient delà mostoile.. 



MESTRE RICHARD. 29 

Que s*on li ocit ses faons et on li rent toz morz^ ele seit 
de sa nature une médecine par coi ele les resuscite. Ce sait- 
on tout de voir. Mais on ne puet savoir quele la médecine 
est. 




LI LIONS. 

ENSi di-jou, bêle très doce amée, que je cuic que aucune 
médecine est par quoi vos me poés bien resusciter, 
fors que tant que par la nature d*une beste juge-on la na- 
ture d'une autre. Et on seit bien que li lions resuscite ses 
faons et si seit-on bien cornent. 

Car li lions nest mors, et trois jors mit li pères sor lui 
et ensi resuscite. Ëinsi me semble-il que se vos me voliés 
rapeler à vostre amor, que ce me porroit bien estre reco- 
vriers à resusciter de teil mort come il est li morz d'amors. 
Et tout aussi come il avient dou Pellican. 



a\^ 



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3t) 



Ll BESTÏAIRRS. 




LI PELLICANS. 



CAR on seit bien que li Pellicans est un oiseaus qui mer- 
veilles aime ses faons. Et tant les aime qu'il se jue 
trop volentiers à aus. Si s'i en fient tant qu'il i osent aussi 
juer ; et tant li volent devant les lois qu'il le fièrent de lor 
eles es iols ; Et il est de si orgueilleuse manière qu'il ne 
peut soffrir c'on li mesface. Si s'en corroce et les ocit. Et 
quant il les a ocis, si s'en repent. Lors liève s' de, etoevre 
son costé à son bech, et del sanc qu'il en trait si arrose ses 
poucins ; et ensi les resuscite. 

Ensi, bêle très doce amée, me fu-il, quant je fui nou- 
veaus acointés de vous. Adont me fis-je vostre poucin et 
vos me feistes si bel semblant que il me fu avis que je ose- 
roie bien parler à vous de ce qu'il plus me deveroit plaire ; 
et vous me prisastes si peu envers vous que ce que je vous 
dis ne vous pleut mie. Si m'en avez ocis de teil mort com 
à amor apertient. 

Mes si vos voliés vostre costé ovrir, tant que vos m'eus- 
ciés arosé de vostre bone volenté et si m'eusciés vo cuer 
doné, vous m'averiés resuscité. Car ce est la souveraine 



MESTRE RICHARD. 31 

médecine de moi aidier de vostre cuer avoir. Et se ne fust 
ore se por ce non que je vos ai oï aucune foiz dire, que il 
vos anoioit de ce que je vos prooie et que volentiers me te- 
nissiez compaignie, se ce ne fust se me deussiez-vos vostre 
cuer doner por estre délivre de mon.anui ! 




Ll CASTORS. 

AUSSI com li Castors. C'est une beste qui a 1 membre 
sor lui qui porte médecine. Si le chace-on por celui 
membre à avoir et il fuit tant com il puet. Mes quant il 
voit qu'il ne puet plus guencir, si a paor c'on ne Tocie. 
Et non por quant il a tant de sens de nature, qu'il seit bien 
c'on ne le chace se por celui membre non. Si i gete ses 
dens, si Tesrache et si le lait cheïr enmi la voie. Et quant 
on le trueve , si le lait-on aler. Car on ne le chace se por 
celui membre non. 

Aussi, bêle très doce amée , se ma proière vos anuie 
tant com vos dites, vous vos poez molt beau délivrer par 
vostre cuer doner. Car jou ne vous sui, se por ce non. Mes 
por quoi vos sivroie-jou, se por ce non ? Quant autre chose 
n'a mestier à moi recovrer de la mort d'amors ; ains est 



32 LI BESTIAIRES. 

la Soveraine médecine de moi aidier, si com il a esté 
devant dit. Mais il est enfermés en une si fort sierure que 
jou n'en poroie finer ; car la clés n'est mie en ma baillie, 
et vous ne le volez ovrir, qui la clef en avez. Portant si 
ne sai comment cius costés soit overz ; se je n'avoie del 
herbe dont li espics fet la cheville saillir fors de son ni. 




LI ESPICS. 



CAR sa nature si est que quant il troeve un arbre crousé 
à petite entrée, si fait son nit dedens le crues. Et se 
aucunes genz por esprover la merveille estoupent le per- 
tuis d'une kiville, qu'il i fièrent à force. Et quant il le 
trueve en tel manière estoupé que sa force n'i puet valoir, 
si vaint la force par engien et par sens. Car il conoist de 
sa nature une herbe qui a pooir de deffermer. Si le quiert 
tant qu'il le trueve, et l'aporte en son bech et le touche à 
la kieville et ele saut tontost hors del trau. 

Por ce di-jou , bêle très doce amée, que se je pooie 
avoir de l'herbe, jou essaieroie se je poroie vostre costé 
ovrir, por vostre cuer avoir. Mais je ne sai quele herbe 



MESTRE RICHARD. 33 

ce est, se ce n'est raissons. Baissons non est. Ce n*est mie 
raissons. Car si ne sont que ii manières de raissons, li 
une est deparo/e, et l'autre est de chose, 

Raissons de parole n'est-ce mie : car encore ait raissons 
teil pooir c'on puist à une damoisele prover par raisson 
qu'ele doive amer, por ce ne li puet-on prover qu'ele ^int, 
ne on ne li aura jà si bien prové qu'ele ne puist dire, s'il 
li siet, qu'ele n'en viut riens faire. Ne raissons de chose 
n'est-ce mie. Car qui prenderoit garde à raisson et à droit, 
la vérité si est que je .vail si peu avers vous que je auroie 
tout perdu. Âins ai meillor mestier de merci que de 
raisson. 

Mais d'autre part celé herbe n'est ne mercis ne proière, 
et merci crie que, se ce ne me deust valoir, vos costé fust 
piéça overs. Et si n'i a autre miedecine à moi recovrer de 
mort, fors que vostre costé ovrir, tant que jou aie vostre 
cuer. Dont c'est aperte chose que je sui morz sans reco- 
vrier. C'est voirs. Dont ne me covlent-il plus penser ti 
recovrer? C'est voirs. 

Mes par foi, de ce c'on a perdu sanz Vecovrier, se puet-on 
en aucune manière reconforter. Cornent? S' on a espérance 
fl'estre vengiez. Et coument en pon-oie-jou estre vengiez? 
Je ne sai se ele amait aussi qui que soit qui de li n'eust 
cure. Ostes qui seroit si hors del sens qui de li n'eust cure? 
Nus, se ce n'estoit d'une manière de gent qui sont de la 
nature de FAronde. 



M 



L[ BESTIAIRES 




LARONDE. 

CAR li aronde est d'iteil nature qu'ele ne mengue onques, 
ne ne boit, ne ne poust ses arondîaus, ne ne fait 
autre chose, s'en volant non. Et si n'a garde de nul oisel 
de proie, car nus autres oiseaus ne le prent. Aussi sont 
unes gens qui ne font nul rien, s'en volant non, neis amer 
ne font-il, s'en trespassant non. Et tant comme il le voient 
si lor en est et nient plus. Et d'autre part il ne sont pris 
de nul oisiel de proie, car il n'est amors de dame ne de 
damoisele qui les tenist mie, mais sont à toutes ouni. 

LI HYREÇONS. 



A ussi corne li Hyreçons , qui se puet mètre en roe 
J\ dedans ses espines, si c'on ne le puet touchier de 
nule part, qu'il ne poingne. Et si se puet chargier de chas- 
cune part, quant il se toelle es pomes, por ce qu'il est de 
chascune part espinez. Et por ce qu'il est de chascune part 
espinez, di-jou que tiens manière de genz sont aussi come 
le Hyreçons ; car il pueent de chascune part prendre et il 
ne pueent de nule part estre pris. 



MESTRE RICHARD. 



35 



Dont di-jott que aucuns hom de celé manière me por- 
roit bien vengier. Mais cil vengemenz me serroit plus 
corous que confors. Car jou ameroie miols qu^ele fust 




morte et je mors, que ele amast autrui que moi, puisqu'ele 
m'auroit escondit. Que voldroie-je dont ? Qu' ele n' amast 
ainçois ne moi ne autrui ? Cornent en porroie-je estre ven- 
giez? Je ne sai, se ce n'estoit por çou qu'ele se repentis! 
dou mal qu'ele m'auroit fet. Car une manière de venjance 
si est repentance ; et biel se venge de son anemi qui Tamaine 
jusqu'al repentir. Dont voudroie-jou qu'ele se repentist 
del mal qu'ele m'auroit fait, solonc la manière del Coco- 

DRILLE. 

LE COCODRILLE. 



C'est uns serpenz sauvages cui li comuns de la gent 
apelent Caucatrix. Sa nature si est que quant il 
troeve i home, si le deveure, et quant il Ta dévoré si le 
pleure toz les jors de sa vie. 

Aussi voudroie-jou qu'il vous avenist de moi, bêle très 
doce amée. Car je sui li hom qui vous avez trové et voi- 



36 



LI BESTIAIRES 



rement trové. Car aussi corne on a sanz travail ce que on 
treuve, sui-je en tel manière vostres et que vos m'avez por 
noient. Et puis si m'avez dévoré et ocis de mort d'amors. 




Si voudroie bien, s'il pooit estre, que vous vos en repentis- 
siez et me plorissiez des iols de vostre cuer. Ensi en 
porroie-je estre vengiez à mon gré. Car l'autre manière 
de venjance ne voudroie-je à nul fuer. 

Non por quant à ceste manière meesme me douterois- 
jou que l'autre ne sorvenist. Car legière chose samble 
quant une feme se repent et elle lait aler son ami loial, se 
uns antres H prie que ele li otroîe à meins de dangier. 

L'YDRE. 



A cssi come il avient de cocodrille et d'un autre ser- 
J\ pent c'on apiele Ydre. C'est un serpenz qui a plu- 
sieurs testes et s'est de teil nature que s'on li trençhe une 
de ses testes, il l'en revienent ii. 

Cis serpenz si het de naturel haine le cocodrille. Et 
quant il voit que li cocodriles a i home mengié et qu'il 
s'en repent tant, qu'il n'a mes talent d' autrui home men- 



MESTRE RICHARD. 



37 



gier, si pense en son corage que ore est-il iegiers à déce- 
voir, por ce qu'il ne ii chaut qu'il mengue ; si toelle soi- 
mesmes en la boe, aussi corn il fust morz et quant li 




cocodriiles le trueve si le deveure et l'englout trestout en- 
tier. Et alors quant li Ydres se trueve en son ventre, si li 
depece toute la boiele, puis si s'en ist, à grant joie de sa 
victoire. 

* 

Pour ce di-jou que après la venjance del repentir, me 
douteroie-jou que l'autre venjance n'i sorvenist. Car li 
Ydres qui a plusieurs testes senefie home, qui a autretant 
d'amies corn il a d'acointances ostes signorie ; et com tiens 
manières de genz sont de granz cuers qui tant en peuvent 
faire de parties ; car chascune ne le puet mie tout avoir. 
Non por quant je vouroie que cil qui tant de parties font 
de lor cuers fussent teil atome que li cuer lor parteissent. 

L'autre chose del Ydre si est que quant ele a perdu une 
de ses testes que ele en gaaigne plusieurs, et que ele croist 
de son damage. Si senefie que s'on l'engine une fois, ele 
engignera vu foiz. 



LI BESTIAIRES 




LA SINGESSE. 



CE est la nature de la Siucesse que ele a n Taons h 
une litée ; et jà soit ce qne ele aint atnbes deus corne 
mère et que atnbes deus les voelle norrir , toutes enres 
aime-elle l'un si très durement envers l'autre, c'on puet 
bien dire qu'ele aime l'uu et l'autre heit. Si que quant oo 
le chace pour prendre, toutes voies ne viut-elle mie l'un 
ne l'autre perdre come mère. Mes ele gete celui qui ele 
heit derrière soi sor ses espaules et s'il se puet tenir si se 
tiegne; et celui qui ele aime porte devant li entre ses 
bras et ensi s'enfuit à n piez. Mais quant ele a tant fui 
qu'ele est lassée d'aler à deus pies et qu'il li covient k 
force aler à un piez, si li estuet perdre celui qu'ele aime 
et garder celui qu'ele het. 

Et çou n'est pas merveille ; car cel qui ele aime ne se 
tient pas à li, et cius qui ele bdt si se tient à li et ai li 
demeure. 

Jou di que je vouroie, bêle très doce amée, que se vous 
en aviés nul accueilli à vostre amistié, qu'il soit de la 
nature à la Wtvre, u al Ysdre, u al Yreçon, u al Aronde ; 



UBSTHE niCHAIlD. 39 

qu'il vous aveuist de lui et de moi aussi corne ilavirat i la 
Siugesse de ses deux faons. Car il me samble que jà soit 
çou que vous l'amés plus de moi, si le perderés-vous, et jou 
qui vous amés meins me lenroie à vous. Dont ne se tient- 
il mie à vos , ains vos siut soionc sa votenté et ne mie 
solonc la vostre. 




LA SERRE. 



IlouT aussi corne dé ia Serre qui suit la nef. La Serre 
si est une beste merveilles grant et a eles et pennes 
granz et merveilleuses ; de quoi ele se saut parmi la mer 
plus tost que alerious ne vole a grue , qui u les eles plus 
trenchans que rasoirs. Si se délite celé serre dont je vous 
di en sa vistesse. 

Car quant ele voit une nef rudement corrc, dont estrive 
il la nef por son isnelilet esprover. Et court en costé 
la nef à estrif, eles tendues bien lx lieues ou cent, à une 
daine. 

Mais quant albine li faut, si a honte d'estre veincuc, si 
fait sou pooir, savoir s'ele porroit la nef ateindre. Mès-si 



/lO LI BESTIAIR£S 

tost corne la nef le trespasse, ne tant ne quant si met jus 
ses eles e si se lesse aler tout à un fais au font de la mer 
ei là reprent s'alaine. 

Jou di que tout aussi vos siut cel, tant come alaine li 
dure. Car il feroit bien vostre volenté tant come ele ne 
seroit pas contraire à la soie. Et si tost com ele li seroit 
contraire, si ne vous sauroit mie un petit de mal greit, por 
soffrir et por racorder ; ains vos guerpiroit tout à fait, à 
Tacoison dou mautalen^. 

Por ce dijou que vous le tenés et il ne se tient mie à 
vous. Mes encor ne tiegniés-vos mie, si est-il aparissant 
que je me tieng à vous. Et se je pooie perdre ce que je 
n'eue onques, si ne me tenroie aillors qu'à vous, ne que 
ToRTERELE cange malle ! 




LA TORTERELE. 



CAR la Torterele si est d'itel nature que quant ele a son 
malle perdu, jà puis n'aura autre, ne jà puis ne sera 
sor arbre qui portie fuUe. Et por cou ai-jou aucune es- 



MESTKE RICHARD. 



41 



perancecoii poi qne ce soit, puis que cil ne se lient à vous 
et jou m*i lieng , que vous le doiés encore perdre et moi 
retenir, solonc la nature de la Singesse ; et bien di-jou que 
jou me tieng à vous et que jou ne vous lairoie pour 
autrui ; que encore s'il avenoit c*une autre me vousist et 
fesist tant por moi c'on fait por son ami, ne me porroit- 
ele faire fléchir de vostre amor. 




LA PERTRIX. 



AUSSI com il avient de la Pertrix, que quant ele a pus 
ses oes, si i vient une autre pertrix, si li emble, et les 
keuve et norrist tant con li pertrisot sont parcréu, qu'il 
pueent bien jà voler aveuc les autres oiseaus. Et s'il oent 
lor vraie mère crier, qui les pust, il le reconoissent bien au 
cri et lors guerpissent lor fausse mère qui les a norris et 
sivent lor vraie mère, toz les jors de lor vie. 

Li ponres et li coverSy si sunt comparé a ii choses c'on 
trueve en amours : ce sont prendres et retenir s, car aus- 
si c'uns oes pus est sanz vie et ne vit devant ce qu'il a 
esté covés , aussi li hom quant il est pris d'amors si est 



/i2 



LI BESTIAIRES 



aussi com mors, ne ne vit devant çou qu'il est retenus corn 
amis. Por ce di-jou que li prendre est le ponres, et li rete- 
nirs est li covers. 




L'OSTRISSE. 



Aussi comme il avient del oef à Tostrisse ; car il est 
d'iteil nature que quant il a pus, qu'il lait son oef el 
sablon, jà puis ne le regardera. Mes li solauz, qui est com 
une chalors, Teschaufe et norrist el sablon Et ensi vient h 
vie ; ne jà autrement n'est couvés. 

Ensi di-jou de moi, qui sui li oes qui de nului n'est covés 
et qu'il ne demeure c'un poi que je ne sui perduz. Mes 
un poi de jolivetés de cuer me sostient, et qui m'est aussi 
come solaz. Car ce est uns comuns confors dont chascun 
a sa part solonc çou que Dex l'en a doné. 

Mes il n'est nule si natureus chaleurs come desous 
l'ele de sa mère, ne si bone norreture à enfant come del 
let de sa mère meisme ; et se vos me voliés norrir, bêle très 



MESTRE RICHARD. 



43 



doce amée, jou vous serroie aussi bien fiuz corne le faon 
de la Ghuigne et de la Huple sont à leur mère. 




LA CHUIGNE. 



CAR autretant de tans corne la Ghuigne met à ses chui- 
gnos cover , autretant de tans mTetent li chuignot, 
quant il sont parcréu, à leur mère norrir. Et aussi li faon 
de la huple, quant ele est enpanée, jamès ne mueroit-ele 
par li, aussi corne autre oisel; ains vienent li huplot,si lor 
crracent à lor biés les vies pennes. Et puis si la keuvent et 
norrissent tant que elle est toute rempanée ; et bien metent 
autretant de tans h li cover et à li norrir come ele mist à 
aus, quant ele les couva. 

Dont me samble-il que je vous pourroie bien estre aussi 
bon fiuz come le faon à la chuigne et à la huple sont à lor 
mères. Mes il me samble que vous avez plus que mestiers 
ne me fust de cel orgueil qui aveuc amors ne peut durer. 
Si le vous convenroit brisier, ou nous ne gousterions de la 
joie d*amors. 



iik 



LIBESTIAIUKS 




LI AIGLES. 



AUSSI come li aigles, quant ses biés est trop créus 
qu'ele ne puet mangier, si le brise et aguisse à la 
plus dure pierre qu'ele puet trover. Li biés del Aigle se- 
nefie orgueil qui est entre amors. Car adont brise li biés, 
quant on s'umelie tant que on defferme la forterece de son 
cuer, qui est devant la langue , à çou que ele puist reco- 
noistre et otroier. Mes il i a teles qui se cuevrent à tout 
fait là où eles se deussent descovrir ; et por eles solaciier 
quièrent qui que soit de qui eles se fient, à qui eles eu 
bourdent. 

Jou di que c'est brisier le bec à rebors ; si resemblent 
LE cocoDRiLLE. Car totes les bestes qui sont et qui à droit 
raenguent, si meuvent au maislier les joes desous, et celés 
deseure ne meuvent. 

Mais li Cocodrilles mengue à rebors et tient coies ses 
joes desous, et celés deseure mueut, et tient son bec à re- 
bors. 

En tel manière tient cil son bec à rebors qui de ses amors 
parole à autrui qu'à son ami, qui qu'il soit , et à son ami 



MF.STRE RICHARD. 45 

s'en çoile ; à çou que peu de gent sont qui sacent eslire à 
qui il doivent parler. Car teil se font molt loial qui mordent 
en traïsson et qui plus sont encontre. 

Tiens n'a talent de raisson faire, qui ne samblera raie 
qu'il doive celer vers autrui, quant vous ne vos celés vers 
lui ; si resamble le dragon. Car li dragons ne mort nului ; 
mes il mengue au lechier de sa langue. Quant ausi legiere- 
ment come il ont oï vous, aussi legièrement se font-il oîr à 
autrui. Qui de cest dragon se voudroit garder, il li coven- 
droit faire aussi come li olifans. 




LI OLIFANS. 

CAR la nature del olifant si est qu'il ne doute nule beste 
fors le dragon, mais il a enlr'aus deus naturel haine, 
si que quant la fumele del olifant doit faoner, si va faoner 
dedens l'ève d'Eufrate, qui est uns fleuves d'Inde la supe- 
riour. Pourceque dragons est si ardant de nature qu'il ne 
puct euwe solTrir. Et s'il pooit as faons avenir, il les leche- 
roitet env^nimeroit toz. Etli nixsles, por poor del dragon, 
se part devers l'ève à la rive. 



i 



/«6 LI BESTIAIRES 

Jou di que qui aussi ferait, il n'aurait garde de c'est 
dragon. Car bien enfanter, se senefle le retenir d'amors. 

Car il a esté devant dit en la nature de la pertrix , que 
adont fet une feme d'un home son faon, quant ele le retient 
corne ami; et qui cest enfantement feroit en l'euwe si n'au- 
roit garde del dragon. Car euwe seneûe porveance, de 
tant com ele a nature de mireoir. 




LES COULONS. 



DONT il avient que coulons siet volentiers sor euwe, par 
ce que se ostoir vient pour lui prendre, que il s'en garde 
de loing, par l'ombre del ostoir qu'il voit en l'eve. Et bien 
a loisir de fuir à sauveté. 

Et por çou est-ce bone chose de porveance; car on se 
prent bien garde de loing de ceaus qui nuire puent. 
Por ce di-jou que euwe senefie porveance ; dont doil-ele 
enfanter en l'euwe s'ele se viut garder del dragon. C'est à 
dire que s' ele viut que s'amors soit celée, ele doit à tel 
porveance retenir son ami, que trop longe demorée ne le 
melie en desperance- 



MESTRE RICHARD. 



47 



Tieus s'aseure moll d'estre loiaus amis, qui est traîtres 
revoiz. Et celui qui plus m'asseuroit de parole, celui creroie 
jou meins. Car quant il met si grant paine à çou c'on le 
croie, c'est cil qui fait à douter et qui se viut escuser. Et 
meintes genz sont péri pour avoir fiance en tieus asseu- 
rances. 




LA BALAINE. 



Aussi com il avient d'une manière de balaine, qui est si 
granz que quant elle tient son dos deseure Teve, li na- 
tonier qui le voient cuident que ce soit une isle, à çou que 
ele a le cuir del tôt en tôt en tel manière corne sablon de 
mer. Et de tant corne li marinier vienent à river sor li aussi 
com ce fust une isle, et s'i logent et demeurent viii jorz ou 
XV et cuisent lor viandes sor le dos à la baleine. Mais 
quant ele sent le feu, si plonge soi et aus el fons de la mer. 
Par ce di-jou c'on se doit le meins fier en la chose el 
inonde qui plus se resamble; car ensi avient-il del plus de 
ceaus qui ami se font ; et tieus dist qu'il se muert d'amors, 
qui ne sent ne mal, ne dolor, et déçoivent la bone gent. ' 



/i8 



LI BKSTIAinFS 




LI GOURPIUS. 

AUSSI corne li gourpius fait^ les pies. Car il se touelle en 
la boe de rouge terre et se couche geule baée^en mi la 
voie, la langue hors, aussi que il fust mors et sanglens. Et 
lors vienent les agaches qui mort le cuident ; si le vont 
entour et li voelent mengier la langue. Et il giete les^denz, 
si les prent par les testes, et les deveure. 

Aussi di-jou, tiens fait molt le très sage d'amors qu'il 
n'en chaut, et qui ne bée s'a trecherie non. Mes par aven- 
ture aussi dirés-vous de moi meisraes ? et à ce vous res- 
pont c'ou siut os por molt d'ocoisons; car li i les sivent por 
faire besoignes à lor signors et li autre por ce qu'il ne sa- 
vent où aler, si vont le siège voir. 

LI yOUTOIRS. 



1"^ ï si est un oiseaus qui a à non voutoirs, qni par cos- 
^ tume siut les os por ce qu'il vit de charoignes. Si seit 
bien de sa nature qu'il i aura homes morz u chevauz ocis. 



UESTRB RICHARD. 49 

Cil voltoirs senerie ceaus qui siveut les dames et les da- 
moiselles por faire lor preu d'eles, combien qu'eles en doi- 
vent empirier. 




Et cil qui i vont por ce qu'il ne sevent ù aler et qui le 
siège vont veoir, si seneOe ceaus qui nului n'aiment. Mes 
il ne sevent nului acointer s'il ne parolen t d'amors ; et si 
ne sevent parler s'il ne proient, et si ne le font mie por 
trecherie, ainz l'ont d'usage. Et cil qui vont en l'ost por le 
besoigne de leur seigneur faire, si senefient les loîaus 
amis. 

Por ce vous di-jou que jou ne sui mie por us^e si corne 
Voutoirs. Mes je ne vos puis por nule force de paroles 
faire savoir des quels je sui. Mes se vos m'aviés retenu, je 
vos mosterroie bien par oevre que je vous sui por la be- 
soigne de m'aide faire. Non por quant, puis que nule rai- 
sons ne m'I puet vers vous valoir, si ne vous requier nule 
riens, fors merci. Mierci de qui j'atendoie secours et aïe 
m'est si del tout eslongié. 

Ici fine li BKSTiAiniîS Mr-sinr. Kichaho. 



ICI EN DROIT COMENCE 

LI PROLOGUES A LA KESPONSE 

80tnt l'arhiere-b&n 

MAISTRE RICHARD DE FURNIVAL 

ENSICOMESA DAUE s'BSCDSF, SI COMF VOUS PORHéS OIR Cl-APKlè'^. 




"M qui sens et dis- 
crétion a en soi 
ne doit mètre sou 
sens ne s'estude, 
dont nus ne nule 
empiriez ne 
I empirie; etainçois 
I fet cil bons oevre 
' et loial travail, qui 
ciiose seil dire ne 
faire qui porfiter 
doive as non sa- 
chons. 

r la quel raisson , beaus sire et maistre, jou, qui feiiie 
li merveilleusement oï voleoliers et apris et retenu, 
c men privé et pnvre petit pooir, cf que vous me 



52 U BESTIAIRES 

faites savoir en cest daerrrain escrit, lequel vos avez ape- 
let Arriere-ban. 

Et por ce que je ne voel mie que vos cuidiés que jou ne 
sace et voelle croire que cis travaus por quoi ore et autre- 
fois ne soit feis por el fors que por moi aprendre et doç- 
triner, jou, qui feme sui, vous en responderai soulonc ce 
que j'en sui avisée, et que jou en apiel le Dieu soverain 
d'amors, qui me voelle aidier et secorre à faire response, 
qui covignable soit et honort à moi et à toutes celés qui 
en amors pouront persévérer. 

Gome il soit ensi, beaus sire et mestre, que li Dex 
d'amors sovereins de nature nos a à çou mis , que par 
pluseurs raissons, solonc natures de bestes et d'oiseaus. 
vous m'avés prové assés soffisanment que jou deusse à 
vous entendre autrement que jou ne fais, jou di que, 
solonc ce que Dex m'a doné sens et entendement, que se 
je me sui de vous gardée jusques à ore, que je le bée 
mius à faire ci après ; et vos dirai por quoi. 

Il est einsi que chose provée soit que vous cest arriere- 
ban aies fet por moi. £t jou, qui à merci ne doi venir, tant 
come je puis aler au devant et vous respont à ce : Il est 
voirs que jou ai oit dire que qui la chose ne vint faire, 
ochoison doit dire por quoi il le doit lessier; et por çou 
que sanz raisson mostrer jou ne voel mie lessier que je 
ne vous en die la moie opinion. 

Premièrement, il est voirs, beaus sire mestre, que il me 
covient querre meu garant^ solonc couleur de raisson, de 
çou que je vous vorrei respondre, aussi come vos avez 
fait moi, ore et autre fié. Et por çou que chastiaus de feme 
si est sovent povrement poryeus, solonc çou que Dex si ne 
donna mie si ferme pooir à la femme come il fist à 11i(^e, 



MESTRE RICHARD. 53 

m'est-il mestiers de meillor garde avoir que il ne seroit à 
vous qui hom estes, solonc çou que devant est traitié. 

Et voel venir à çou que, com il soit ensi que Dex vous 
ait doné plus ferme pooir, ne fu-il pas si vileins que il ne 
nos donast noble entendement de nous garder, tant corne 
nous nos vorrons mètre à deifense. 

Et por çou que jou ai oï dire que il n'est plus de fain- 
tisses que de soi recroire, tant corne force puist durer, jou 
ai mestier que je gietie de mes engiens et face drecier pe- 
rières et mangouneaux , ars à tour, ars balestres, à cest 
chastel deffendre, que jou voi que vous avez assailli. 

Premièrement jou voel que vous saciés de quoi jou me 
voel deffendre contre le premier assaut de cest arriere- 
ban que vous avez amené sor mi. 

Jou, qui principaus suide la guerre àmeintenir, vous fac 
savoir que se vous fussiés avisés d'une chose dont jou me 
sent forte et garnie, que molt le doit-on tenir à merveilleuse 
folie. 

Et ne tenés mie à mencoigne la raisson tel come je le 
vous dirai, solonc çou que jou l'ai oïe. 

Il est voirs que sovent avient que li fors ceurt sus le 
foible, por ce que il ne sait pooir de deffendre. Et por çou 
que vos cuidiés que je n'eusse pooir de deffendre, m'avez- 
vos del premier envaïe. Or vous semble que vous ne serés 
jà recreus, tant come alaine vous dure, et jou, mestres, si 
me deffent de ce que jou d'aussi soifissant matère sui 
engenrée et faite, come vous qui seure me coures. 

Or soit ensi que cil qui tout fist et cria fist tout premiè- 
rement home à la soie semblance; et li doua pooir seur tote 
créature autre, meismes seur la feme, de quoi il est garde 
et comanderaenz. Avint-il ensi que quant Dex ol première- 



1 



5k LI BESTIAIRES 

ment fait le ciel et les iiii éléments, à daerrains fist home, 
pour la plus très noble créature que il eust faite. 

Si li plut que il le feist d'une matière qui mie n'estoit 
des plus soffissanz des autres et de celi matère, solonc 
auctorités, forma-il une feme tele qui mie ne plut à Tome 
que il devant avoît fet. Dont il avint que quant Dex eut 
Tun et l'autre doné vie et sens naturel, il lor comanda sa 
volenté à faire et ne demora mie longues quant Adans ocist 
sa feme. 

Issi corne Adans ocist la feme première que Dex li avoit 
donée en Paradis terrestre, pour aucun corros dont je ci 
n'en doi pas faire mention, dont s'aparut nostre Sire à lui 
et li demanda por quoi il avoit ce fet. Il respondi : Ele ne 
m'estoit rien, et por çou ne la pooei-jou amer. Lors, quant 
nostre Sires vit que Adans l'avoit repris de sa noble faitore, 
si le fist dormir. Dont il prist une de ses destres costes et 
fist et forma la plus très bêle créature qui onques fust, ne 
jà mes iëre : Ce fu ma dame Eve, que Adans ama tant que 
il i parut, si cbme vous avez oït , que por la très grant 
amour que il eut à li , fu-il inobediens del fruît qu'il 
menga, dont nos tuit somes en paine. 

Dont li aucun voelent dire que se la première feme 
fust demorée, que jà Adam ne fust acordés au pechié. Mais 
por la très grant amor que Adam eut à celi qui sa feme 
estoit et qui fête estoit de lui meisme, Tama-il tant come 
il parut. Car li amors de li seurmonta le comandement de 
nostre Signer, si come autre foiz avés oï. 

Por quel raisson il me covient venir à çou por quel 
raison jou ai fait mentions de ce que vos poez oïr aussi 
come jou ai dit devant. Por quel raison il me covient dire 
que nostre sire Dex dona à home signorie sor tôle autre 



MESTAE RICHARD. 55 

créature, ineismes sor la feme que il avoit faite de plus 
soutissant mairien que il n'avoit fet l'orne. 

Dont li escriture nous i met auques bone raisson por 
quoi il le fist. Et non por quant cil qui Sires estoit de 
touz forma home premièrement de quoi que ce fust, dont 
il prist del home meisme, si corne devant a esté dit, et en 
fist la feme. 

Dont je di, beaus sire et mestre, que devant corne li 
hom en avoit esté fais de si noble ovrier que la matère en 
avoit esté moût amendée, dont par ceste raison fu la 
feme faite de aussi sosfissant mairien ou de plus come li 
hom est. 

Et de çou ne me voist nus au devant, que ceste ne soit 
voire que se la grâce nostre Signor n'euist esté si granz 
por quoi il vout que li hom euist signorie sour tote hu- 
maine créature, que nos somes plus noblement créés que 
vous, beau sire mestre, n'aies estel, tout nous coviegne à 
vous obéir empartie por le cornant de nostre Soverein. 

Por quoi jou di que onques Dex ne fist riens en vein. 
Car il covient que celé chose qui vient de l'autre soit 
obeissanz à li. Dont doit la feme obéir à l'ome, et li home 
à la terre, et la terre à Deu, dont il fu créères et sove- 
reins de tote créature, si come il a esté dit devant. Et 
pour çou doit chascun savoir qu'il doit obéir à çou dont 
il est venuz. 

Por quel raisson, beau sire et mestres, jou, qui feme sui, 
doi obéir à vous, qui estes hom. Si est à savoir que çou 
qui bon me semblera, jou le voel mètre à oevre, por moi 
défendre et faire geter mes engiens contre cel arriere- 
ban, que vous avez fet por moi mètre à vostre volenté. 

Come il soit einsi, beaus sire, chiers mestre, que vous 



56 



LI BESTIAIRES 



par resoa m'aies mostré de devant, en vostre arriere-ban, 
que memorie si ait ii portes, ce sont veoirs et oirs^ certes 
ce m'a trop graot mestier que ce soit véritez. Car puisque 
il est ensi que vous me doués à entendre qu'il est trésors 
et garde, jou doi bien savoir et veoir que vos ne autres 
ne me die chose dont mémoire soit de riens empirié. 

Car il me samble que vos me donés à entendre que jou 
tote seule sui en la vostre mémoire ; de quoi vous ne poez 
yom partir, solonc çou que V03 m'avez, fet à savoir en 
vostre escrit. 




LI COQS. 



HA ! vrais Dex 1 dont puis que il est ensi que je sui toute 
seule en vostre mémoire, come jou aroie bien mes- 
tier à cel arriere-ban faire que il covient à cel roi qui mie 
ne pueit sosfire atout tant de gent que il en avoit mené, 
que je fusse bien porveue ; et bien est mestiers, soulonc 
ce que li besoins s'apert ; car jou entenc, solonc la nature 
del coc, que vous m'avez dit paroles ataignans, qui bien 
vos samblent nécessaires, qui boenement vouroit faire 
vostre volenté. Et por çou que je sui feme et que je ne 



MESTRE RICHARD. 57 

sui mie molt très sage que ce peust avoir mestier, jou ne 
sai à quel confort envoier, se jou ne preng garde h 
Tasne salvage, dont je vous ai oï parler. Car il me samble 
que vous avés dit que devant çou que il a trës-esragiement 
faim, il ne recane onques. 




LI ASNES SALVAGES. 



PAR ma foi ! bien me doi comparer à cel asne salvage l 
Car onques mes jor de ma vie jo n'eue tel famine, come 
je ai à ceste response faire. Et por ce di-jou qu'il me co- 
vient recaner, ce est à dire paroles qui mie ne vos soient 
delitables à oïr. Car, à droit parler, recaners si n'est 
autre chose que chançons sanz simagrée. 

Car aussi come vos m'avez dit dou Leu, que sa nature 
si est tele, que se li hom le voit premiers que li Leus lui,, 
il empiert son hardement et sa force ; et se li Leus voit 
premiers l'orne, tôt aussi li hom piert sa force et devient 
aussi coume tous raus, et empiert la parole. Jou di que 



Ll BESTIAIKES 



je meisine doi avoir bien perdue ta parole, beaus si 
niestre, solonc la raisson devant dite. 




LI LEUS. 

Cah jou premièrement ai esté veue de vous, qui jou doi 
ceste raisson apeler Leu. Car jou puis dire mauvësement 
chose qui contrester puissent as vostres, et ce que je en 
di, elles sont rechanans as vostres. Et por çou puis-je 
bien dire que je de vous ai esté premièrement veue; dont 
je me doi bien garder, se je sui sage. 



U CRINÇON. 

PouK quel raisson, beaus sire mestre , je ne prenderai 
mie garde au CniNçoN, dont je vos ai oit parler. Car en- 
core li plaise tant ses chauters qu'il s'en lest à porchacier, 
et muire, por ceste raison n'est-il pus mestiers & moi, qui 
Feme sui, que je prenge garde i, vos paroles qui ont sero^ 



MESTRE mCHARD. 



59 



b]aDce de moi mètre à vostre volenté, c'est à la mort qui 
bien porroit avenir. Car encore me dites-vous paroles 




qui couleur aient de moi traire à vostre volenté, me 
semble-il bien que je ne m'i doie mie dou tout fier, solonc 
la nature au Gisne. 




LI CISNES. 

CAR vous m'avez dit que en ce meisme an que il doit 
morir il chante trop volentiers. 
Et Dex ! por quoi me seroie-jou besoignanz de faire çou 



60 



LI BESTIAIRES 



doQtilmepoiToitmesavenir, soulonc la nature dou Crinçon 
et dou Gisne deseure dit ? Por quoi jou ne doi mie estre 
trop ententive à curiosité del déduit de variété ; dont li 
Grinçons el li chisnes nous senefient la desfense, si corn 
vos avez oï dessus. 




LI CHIENS. 



POR Deu l beaus mestres, molt me raostrent bien ces ii 
natures que je ne doi mie estre trop sorsalie , dont mu- 
sars se puist lober de moi. 

Non serai-jou, ançois prenderai garde au Ghien, dont 
jou ai entendut qu'il est de teil nature que, quant il est en 
leu où il ait viande à sa volenté, il en prent ce que mes- 
tiers li est, et dou sorplus fait-il garnison et le womist en 
son leu secré ; puis quant famine li ceurt sus, si repaire 
celé part et le remengue. 

Tout en tel manière me covient-il faire, beaus sire et 
mestre. Gar voirs est, molt doi amer i tant d'onor, por 
quoi vos estes si engraoz de Tavoir. Si me covient prendre 
garde, solonc la nature del chien, çou de bien que je 
porroi avoir à garder moi meisme ; et se remanant i a^ 



MESTRE RICHARD. 



61 



jou ne le lairai mie aler en dar, ancoisen ferai garnisson, 
aussi come lî chiens devant dis. Si m'en aiderai au besoing, 
se Deu plaist, et voel recovrer et recoverrai à men besoing 
à aucun beau mot et beaus exemples, quant jou en verrai 
le besoing. 




LI LEUS. 



POR quoi je conferme cest example de porvéance par la 
nature dou Leu, qui a encore meintes autres natures que 
jou n'aie encore dit, si come jou Tai entendut de vous. 

Voirs est que li Leus si me monstre encore que je doi 
eslre sor ma garde. Car jou ai entendu de vous, beaus sire 
et mestre, que il a le cors de lui si roit, que il ne se puet 
fléchir, se tout le cors de lui non ensemble. Aussi vospuis- 
je dire que veritez est aussi come jou ai entendu de vous^ 
que nos somes auques de teil nature ; car poi poons doner 
de nous que le remanant ne coviegne apriès aler. Et por 
cou di-jou que jou voel la nature du chien comparer k 
ceste nature du Leu. 
Car or soit ensi que li chiens soit si avisés qu'il sace 



' 



62 LI BESTIAIRES 

que il li doive avoir mestier ce qu'il repont , me samble-il 
que il ne li vient mie tant de porveance, corne il fait, de 
paord^avoir defaute de famine, et est aussi corne une ma- 
nière de désespérance d*avoir auques. 

Por quoi jou di que tout aussi ne se torne mie li leiis 
tout à un fait, por çou qu'il soit si rois corne jou ai dit, 
ançois le fait por i estre plus apareilliés, se il trovoit chose 
qui grever li peust. Et tout aussi di-jou de moi, beaus 
sire et mestre, que je doi bien aviser à ces deus natures de 
bestes que je vos ai oï conter. 

Car encore diiez-vous que je ne puis donner fors tout 
ensemble. Ce n'est mie en manière que on en puist avoir 
le tout chascun à par lui, mais le tout ensemble, çou est à 
dire que puis que la feme est à donner, ele se doit affer- 
mer à loiauté parfaite, garder le droit d'onesté et Torde- 
nement de cortoisie. Car ne doit-on entendre que nus 
dons ne doit estre fais, se toz ensamble non. 




p 



LA WIVRE. 

OR ceste raisson, beaus sire mestre, vous voel-jou cer- 
tefiier que molt seroie ore fo!e, se je vous otroioie sans 



MESTRE RICHARD. G3 

plus de parole, quant jou n*ai cuer ne volenté por quoi 
jou doie riens faire à voslre requeste, solonc la nature de 
la WivRE. Car encore ai-jou entendu por vous que la wivre 
si court sus Tome vestu et dou nut ne s'aseure. Cuidés- 
vous que je vos ceure sus, por ce que vous dites que vos 
estes vestis de ce que vous m'amés ? Ne vous ai-je mie 
vesti de m'anior ; ançois en i estes encore bien nus : et 
por ce ai-jou poor de vous ; si n'est raie merveille solonc 
la nature de la wivre deseure dite. 
Et encore conferme ceste chose la nature del Singe. 




LI SINGES CHAUCIÉS. 



CAR vous m'avez dit que li Singes violt faire ce que il 
voit faire. En non Deu ! ce ne puet avoir mestier à moi. 
Car puis que je verroie que vous ne autres tenderoit ses 
laz por moi prendre, jou seroie foie se jou aproismoie. 
Car boen fet i estre nus piez. Et jou ne puis mie croire 
que nu^ soit si fols qui ce feist, come vous dites que li 
singes fet, pour tant que il seuist l'aventure. 

Par ceste raisson que je voi, sire et mestre, je di que 
vos avez vos las tendus por moi prendre, si me convient 



6/4 LI BESTIAIRES 

faire soionc la nature au Gorbel, que vos dites qu'il est 
de teil nature que, devant çou que li corbeillot ont noire 
plume, aussi corne il ont, ne les paîstra ; tout autreteil vos 
pui-je dire que je seroie contraire à vostre volenté et vous 
à la moie. Et dont, puisque nous nos descorderions d'abit 
et de volenté, je n'aroie jà flance que nule bone norre- 
çons en peust nestre, cornent que vous vos acordissiés à 
mi. 




LI CORBIAUS. 



ENCORE diiés-vous que li corbeaus autres natures ait, por 
quoi jou le doie mius faire. Et il me samble que de 
tant come vous dites que li corbiaus prent Tome par les 
iols et par là en preni la cervele, que il est contraire à ce 
que vous dites. Car encore prendie amors par les iols, ne 
s'en suit-il mie par cesti raisson que li corbeaus resamble 
amors, ainçois doit-on comparer les iols dou cuer à haine. 
Car de tant come li hora saive miols des membres qui 
mestier li ont, et on li tout ce premiers, on le doit tenir 
à haine. 

Et por ce que jou entent de vous, sire et raestre, que li 



MESTRE RICHARD. 65 

sens del home el de la feme gist en la cervèle et li cor- 
beaus li tout la veue, je di que tiens nature n'est mie signes 
d'amour, ançois le doit-on comparer à haine. Et jou 
raeisme de mon sens ne le compère mie à amor, mes à 
fine desloiautet. 

Por quoi jou di que je prenderai garde à la première 
nature dou corbeau devant dite. Car devant çou que je 
saroie que vous vos acorderés à moi, jou ne m'acorderoi à 
vostre requeste. Car la nature dou lion me mostre bien 
que je ne m'i acorde mie si come vos m'avez apris. 




LI LIONS. 



CAR jou entent que quant li lions mengue sa proie et 
aucuns hom passe devant lui, pour tant qu'il le regarde, 
que li lions li ceurt sus et le deveure. Dont di jou seure- 
meot, que jou ne regarderai mie çou qui dévorer me puet, 
ne quiporflt ne m'i peut porter. Ainçois me trairai de celé 
part où je sarai miols que mes avantages iert. Car à tel 
lion regarder voi-je bien qu'il a poi de porfit.^ 
Mes sans doule en autre manière ai-jou bien avisé que 

5 



66 LI BESTIAIRh:S 

qui regarderoit à i'aulre nature dont vous m*avez fet men- 
tion » que ce ne seroit mie folie. Car qui seroit si sage 
que ele peust mètre à point aucune chose qui mie ne se- 
roit bien dite ou faite, por coi hom ou feme qui vausist se 
tenist bien apaiet, bien iroit li afaires. Car il sont molt de 
celés qui de tout, quanque mestiers seroit, ne sont mie 
avisées de parler et dient aucune foiz resons ou paroles là 
où on note mal ou vilenie. 

Por quoi il covient avoir sens et langue à çou mètre à 
point, se il avient que on en soit repris. En autel manière 
come li lions devant dis qu'il seit de sa nature, que ele n'a 
mie samblance qu'ele puist venir de bone engenrure et 
que aucune maise souspeçon i porroit avoir ; si ceurt à 
çou que ele le forme à la langue, à sa semblance^ et fait 
tant que il i a ymage de vérité et de bone engenreure. 

Par seinte Groiz ! beaus sire mestre, or saciés que qui 
seroit bien avisée de ce que je ai ci touchié mie, ne se- 
roient li auquant si asseuré come jou entenc qu'il sont. 
Mes les paroles qui ont pluseurs senefiances si destruisent 
les non sachans. Por quoi jou vos di que se il avient que 
dire me covient aucune chose que je n'aie bien conclut, ce 
est à dire bien pensé, que je voise entour, et le metie à 
sens et à raisson par boine doctrine que je puisse aprendre 
en vos dis. 

LA MOSTOILE. 

DONT ore me sovient à cesti chose que jou ai entendut 
que la Mostoile si conçoit par l'oreille et faone par la 
bouche. Certes de ceste nature de Mostoile voel-jou bien 



MESTRE RICHARD. 



67 



qu'il me soviegne. Car conçoivres par Torelle et faoner par 
la bouche est granz senefiance. Car jou di que conçoivres 




si est une chose qui moût fait que on ne conçoive cliose 
dont on n'ait au phaoner à sousfrir. 

Ha Dex ! come li auquant i. deveroient bien prendre 
garde ! Car tel gent i a qui conçoivent par eus meismes 
aucunes choses que il oent, dont li enfanters est si griés 
et si perilleus que merveille. Car li aucun getent teil pa- 
role hors, dont miols venroit que il le portassent tant que 
il en crevassent à fines certes. 

Car veritez est que pis ne puet li hom faire ne la feme 
que de son phaoner, c'est de dire chose qui n'est covi- 
gnable et dont nus roiaumes puet estre destruis. Dex ! si 
en ai teil paor, que je ne m'en sai mie bien conseillier. 
Car je di que se il est chose que jou die aucune parole 
que jou aie conclut par l'oreille, jou me doute molt que 
ele ne portie venim et que morir ne la coviégne. 

Aussi que on compte des faons à la Mostoile, que quant 
on li ocist ses mostelos et on li remet arrière en son liu, 
que la mère seit de sa nature que ele les resuscite. 



Ll BESTIAIRES 




LA KALANDRE. 

ET cerles ce ne poroie-je faire. Car jou ne l'ai apris. Si me 
covient estre seurma garde, miols que se je fusse aussi 
sage corne la Kalandre, dont je vos ai oit conter. Car jou 
ai enlendut que ele est de teil nature que cle seit quant 
uns malade doit guérir ou non. Si corne jou ai entendut, 
que quant on la porte devant uq home qui se gist malades, 
se il doit morir, il retornera sa chiëre à l'autre leis, et ne 
voira pas regarder, ançois l'esquivera et tornera sa chière 



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d'autre part. AprËs se il avient que li malades doit res- 
passer, elle l'esgardera merveilleusement enmi le vis. 



MESTRE RICHARD. 69 

Por ce di-jou que se je fusse aussi sage corne la 
Kalaudre, jou n'eusse garde de cel (aouner, quaique (ust 
dou conçoivre. Ha ! vrais Des ! gardés-moi de conçoivre 
chose qui me soU périlleuse au faoner ! Car jou en ai tel 
paor que je jamës n'en serai bien asseurée. Et sans faille 
je m'en garderai, se je ne sui aussi foie corne est cel qui 
s'endort au cbant de la Seraine, si corne jou ai de vous 
entendut, beaus sire et mestre. 




LA SERAINE. 



CAR VOUS m'avez dit que Seraines si ont nature de déce- 
voir. Por çou je di que je ne seroi pas aussi foie come 
est cius qui s'endort au doue chant de la Seraine, si come 
devant a esté dit. Je me porroie bien tant fier, sire 
mesire, en vos beaus dis, que je seroie lost péiie. Si me 
convient prendre garde a l'Aspis donl vos m'avez fet 
sage. 




LI SERPENS ASPIS. 

CAR aussi come vous dites que il garde le bausme qui 
dégoûte d'uo arbre, et que on ne le puel engignier 
par nule force d'estrumenz, que tos jorz n'ait l'oreille pot- 
veue par quoi on ne le puet endormir, que il n'ait l'ueil à 
ce que il viut garder ; tout en aulel manière me covient-il 
faire, et covient que je prendie garde à lui, en manière 
que je soie soigneuse de ce que jou ai à garder. Et co- 
vient que je soie porveue tout aussi com il est. Et \raù- 
ment c'est voirs que poi se puet-on garder ; hui est li 
jorz, que en aucune manière on se voit deciut 

Por la quel chose jou, qui feme sui, prenderai garde & 
cel Aspis, si que je ne soie mie deciute. 

Tout aussi come li Tïgre est par le mireors. 

LE TYGRE. 



1AH je voi bien et sai que tout aussi come on géte les 
J mireoirs par devant le Tygre por lui aerdre, que tout 



UeSTRK HICHAHD. 71 

aussi faites-vous moi. Car vous me dites paroles qui plus 
delitables sont à olr que tygre à veoir, si corne deaeure est 




dit ; et bien sai que il ne vous chausist qui i perdist, mes 
que vostre volentés fust faite ! 

Voire par Deu ! Mes se je estoie tèle que je m'i aersisse, 
je auroie bien mestier de la vraie Pantëke ! 




LA PANTÈRE. 



CAR iimesamblequejeneme porroie raie aerdreàvous, 
en quel manière que ce fust, que je ne fusse blécie. Dont 
je me douteroie moût que la Pantère ne m'en fust mont 



72 LI BESTIAIRES 

estrange. Car je ai oï conter que ele est de teil nature que 
quant aucune beste vient à li, qui est blécie et malade, que 
la vraie pantère le garist de sa doce alaine. 

Par Deu ! ci a sovrainne miédecine ! et bien fait tieus 
beste à amer ! Car je sai vraiement que il n'est riens qui 
soit en cest mont qui plus face à douter, corne douce parole 
qui vient en décevant. 




LI UNICORNES. 



ET si quic bien que contre li se puet-on pau garder : 
Nient plus corne on fait del UNicoRNE,dont jou ai enlen 
dut de vous que à li ne se puet contresler haubers ne escus, 
fors tant que prisse est, par la decevance, à la vraie Virge. 
Par ma foi ! de ceste Unicorne me douteroie-je molt : 
car je sai bien que si trenchans chose n'est come beaus 
parlers. Car à droit parler, nule chose ne puet si tost un 
dur cuer percier, come douce parole et bien assise ! 



MF.STRE niCHAHD. 




LA GRUE. 



ET por ce, beaus sire meslre, aroie-je bien meslier que 
je fusse aussi sor ma garde, corne jou ai entendu que la 
Ghue est. Car vos paroles si ont piez et mcins et semblance 
tout vraiemenl, que nule raisson ne doit avoir de vous es- 
condire chose que vous voelliés. Et non por quant m'en- 
seigoe la Grue aucque je del tôt ne me doi asseurer en la 
chose de! monde qui plus se fet créable. Nient plus corne 
la Grue, qui v oie par l'air, s'asseure, que quant ele joque 
par terre, elle met petites pierres en un de ses piez, por ce 
que elle est sor l'autre piet. Et quant elle somelle, les 
pierres voelent clieoir. Dont sera faite por le miols veiller, 
c'on ne la puist decoivre, ne sosprendre. 

Certes molt font à proisier bestes où il a si très noble 
sens, qui si se porvoicnt de ce qui grever lor puet. 

Dous Dex ! come on doit l'ome et la fenie prisier qui 
contre la mesctieance aperte se sèvent porveir, et encore 
plus de celui qui obscurément est h avenir ! Et çou nos 
est bien seneHet en la keue dou Paon, si come jou ai en- 
te ndut devant. 



74 



LI BESTIAIRES 




LI PAON. 



CAR voirs est que keue, de tant corne ele est à avenir, 
çou est par arrière, si senefie que bien est aparant que 
tout cii qui vont par chemin ne sont mie del tout asseuré 
des malvais; et qui de ceaus se vorroit garder, il n'iroit 
mie sens, ains iroit bien porveus. Car li hom porveus n'est 
mie si tost deceus. 

Ha Dex ! qu'ele est ore ceste porvéance ! En non Deu, 
bien me mostre celé keue de Paon, où il a tant d*iols, que 
il se covient garder en plusieurs manières, solonc ce que 

plusieurs oeil nous sont en la keue senefiiet et mostré. 

Car il me samble que deseure et desous, et d'en costé 
et de travers, covient venir, qui bien se vint porveir ; et 
sans faille, bien m'acort à ceste chose que raisson i ait que 
qui ne vint estre seur sa garde, aussi corne la Grue devant 
dite, que il i perde. Et Dex coument ? En non Deu, bien le 
me mostre encore li Lions. 

Car je ai entendut que quant on le chace por force de 
gent, il coevre et desfet de sa keue la trace de lui ; par 
quai on ne puet percevoir que il i ait de rien esté. 

Biaus dous Dex! come a ore ci noble beste, qui çou seit 



MESTHIi: HiciiAno. 75 

faire de son sens. Par ma foi, dont me samble-il que s'il 
avenoit que, par aventure, il eust aucune defautequi en moi 
fust, ou par force de parole qui me sormontast h dire ou 
faire chose qui desresnable fust, que je presisse garde à la 
keue dou paon et esgardasse de quel leis jou en poroie 
mius estre empiric ne i estre amendée. 

Et se mal, ne mescheance i pooit avoir que je fusse aussi 
sage come li lions qui coevie ce que grever li puet ; aussi 
le me deveroit-on tenir à sens, si je ne faisoie chose qui 
bone lie fust, que avant que jou i perdisse le moitié, leme- 
sisse à point, ançois que on s'en peust perçoivre. 

Car à tart se repent qui tant aient qu'il n'i a point de 
recovrler. Car qui auroit autant d'iols come il a en la 
keue dou paon, et si veist aussi cler de chascune, come de 
cent, et puis ne fust soigneus aveuc çou, à porroit-il molt 
bien perdre. 




AUSSI come jou ai entendu de Argu, dont vous m'avez 
fet mention, que il avoit cent iols, et parmi tout çou, 
fu-il deciua et mors, si come devant a esté dit. 



76 LI BESTIAIRES 

Et sans faille que je croi que se cil Arguz eust eslé 
aussi sages corne li Abonde, si fusl-il mors solonc çou 
que il iert pau soigneus Car bien est apareut que p ar çou 
qu'il veoit que cil Tendormoit des iols deus et deus, que 
il li endormiroît de toz cent. 

Car si corne jou ai entendu de vous, beaus sire mestre, 
que li Aronde si est d'itel nature que quant il est aucuns 
qui lors arondeaus criève la veue, que la mère seit de sa 
nature qu'ele leur rent. Dont je di que veoirs n'i ames- 
tier, sans autre chose. 

En non Deu, c'est voirs. Et quele est-ce ? Par ma foi, je 
ne sai , se ce n'est curiosités, çou que on soit soigneus de 
mètre à oevre ce qui mestier puet avoir au besoing. hi 
Dex, quels est ore li besoins ? en non Deu, ce est que on 
se gart de la mort, ce est que on ne perde s'onor. Car qui 
s'ounor piert, il est bien morz. 

Certes c'est voirs ; et qui morz est, pau l puet avoir 
de recovrier ; car chascuns si n'est mie faons à lamous- 
loile, ne poucins au Pellican, dont vous m'avez fait men- 
tion. 

LI PELLICAN. 

CAR jou ai entendu que li Pellicans si est d'iteil nature, 
que quant il avient que il a ses poucins ocis, que il les 
resuscile. Pour la quel chose jou di que tout ne sont raie 
faon à la mostoile, ne poucin au pellican. si come jou ai 
dit desus. Dont me samble que il seroit mal asseur en son 
veoir, se on n'iert soigneus, avec ce, d'autre chose. 
Biaus dons Dius ! com ce me samble bone chose de 



MF.STRE niCHARD. 77 

parfele porveance ! ei corne il a !i faire qui bien viiil eslie 
poi'veus ! Car il n'est riens vivans, tant soit bien poriieiis, 




qui ne doive avoir dole des mesclieances qui tant font îi 
douter. 

Car je enlant que quant il est aucuns qui fail aucune 
chose por le miols, et que il ciude avoir si faite sa que- 
rele, que nus ne la puist desiraver, si vient aucuns mal- . 
faitieres et destrave celui. Por quoi il le met en grant 
p^ne, avant que il soit repairiez. 



Aussi corne jou ai entendu de I'Espiec, qui fail son nit 
en un crues del arbre, où nus oiseaus ne puet entrer, se 
il non. Dont vient aucuns musars, por lui deslorber, et 
esloupe son nit. Cil, qui mie ne viul perdre ce qu'il a feit, 
quiert une herbe qu'il conoist de sa nature, puis le touche 
à lachieville et ele saut hors. 

Jou aie dehé, sire tneslre, se moût ne fait ore cius oi- 
seaus molt il proisier, que de son sens seit celé herbe co- 



78 



LI BESTIAIRES 



noistre. Et si je d'autre part ne tenroie celui à sage, qni 
de son sens se sauroit reskeure, quant il li avenroit chose 




descovignable, aussi come deseure je vos ai oït dire que 
il sont une manière de genl qui sont de la nature Abonde. 




L'ARONDE. 



CAR vous dites que quanque li Aronde fet , c'est en vo- 
lant. Et par Deu ! Voirement est-ce bien voirs que moul 
de gent sont, qui sont de ceste nature! Car quant il s'era- 
batent en un liu et font aussi que il n'i adoisent, et voelent 
de tout savoir et aprendre ; ne jà d'iaus ne pora-on nient 



MESTRE RICHARD. 79 

savoir. Et se nus lor demande riens, il n'en diront li 
vérité, ainçois en diront le contraire, et iront variant en 
tour une eure arrière, Tautre avant ; si que quant on les 
cuide avoir pris à une vérité, ce est toute fable, et sont 
tantost en une autre raison. 

En non Deu , sire mestre, de tieus ai-je veus ; si s'en 
feroit bon garder qui porroit. Car il prendent d'aulrui et 
il ne pueent estre pris de nului, ne de nu oisel de proie, 
se ce n'est par sospresure. Mes ce saciés que il n'est riens 
que on ne puist prendre, qui paine et traisson i vorroit 
mètre. 




LI HYREÇONS. 



IiNCORE m'aies vous dit del Hyreçon, que il est si pleins 
J d'espines qu'il point de toutes parz, ne si rie puet estre 
pris que ne soit en poignant. 

Par Deu I c'est bien voirs. Car aussi sai-jou bien que il 
sont molt de ceaus qui estre ne pueent pris, que ce ne 
soit par espines. Mes toutes eures, sont-il pris et retenu, 
cornent que ce soit. Si voudroie bien que celés qui tieus 



80 Lî BESTIAIRES 

gens tienent, que il fussent si très fort tenu que lor aguillon 
lor rentrassent ou cors, par coi il en morussent à fines 
certes. Et sans falle que je croi bien que tiens a moût de 
douces paroles en lui, qui molt seroient aspres et vilaines, 
se il avoit çou que il chace. 

Tout aussi corne li Cas qui a ore moût simple cière et 
del poil au dehors est molt soves et molt dous. Mes es- 
traindés lui la keue, il getera ses ongles fors de toz ses 
un piez, et vous deschierra les meins, se vous tost ne le 
lessiés. 

Par Diu, tout aussi cuic-jou que tiens se fait molt dous 
et dist paroles, par coi il vorroit estre creus, et que il 
vorroit avoir sa volenté, que se il en estoit venuz au 
deseure, et on ne li feist du tout sa volenté, qui pis feroit 
que li Chas ne peust faire ; et bon se feroit de tiens guei- 
tier, qui porroit. Et sans faille, solonc ce que li Aronde, 
ne li Hireçons ne se pueent garder, que toutes voies ne 
soient-ils pris, coument que ce soit, si me doue molt co- 
rnent que je soie porveue. 

Car jou ai molt très grant doute del Caucatrix dont je 
vous ai oit parler. 

Car encors diiés vous que quant il a soupris et dévoré 
celui qui il vint avoir, et puis après le pleure, et en est 
dolanz, ne puet-il nient valoir au dévorer. Car voirs est, 
après la mort, n'i a point de recovrier. 

Et por ce, di-jou, que je me doi molt douter de cel 
Caucatrix. Car se jou estoie déceue d'aucun qui de moi 
eust sa volenté, à çou que perdue eusse m'onor, pau me 
porroit valoir pleinte que nus me peust faire. Car adont 
sai-je tout, de fit, que poi seroi prisie. Et sai de voir que 
liens me tient ore en grant honeur et en grant rêvé- 



MESTRE RICHARD. 



81 



rence qui adont se gaberroit de moi. Et adont me parti- 
roit li cuers et morroie mius que ne fait li Caucatrix 
que li Ysdres déçoit, ensi come devant vous avez dit. 

Car por coi est-il voirs que li désespérés est plus legiers 
à décevoir que cil qui bien a son sens à lui. Et por ce 
que je l'ai entendu de vous, ï^ai-je de voir que se il 
avoit en moi chose dont je fusse mise au desous, que il 
venroit aucuns qui sor moi auroit envie eut , et me dece- 
roit à çou que il auroit de moi sa volenté ; dont puis me 
tenroit en teil viuté et en teil despit, come jou puis bien 
savoir. 




LYSDRE. 



HA ! beaus dous Dex ! Gardés-moi de cest Caucatrix. 
Car certes jou en ai teil paor que je jamès n'en serai 
asseurée. Car en non Deu ! je ne sui mie de la nature à 
rYsDRE. Car vous m'avez dit que quant on li coupe une de 
ses testes, si Ten revienent deus. 

Et certes çou ne me porroit avenir. Car qui me torroit 
m'ounor, jamès ne me le rendroit-on ; ançois me covien- 
droit faire aussi come jou entenc que la Serre fait. 

6 



82 



LI BESTIAIRES 




LA SERRE. 



CAR il semble que la Serre siut la nef qui va par haute 
mer et se viut esprover à çou faire, dont ele ne puet 
à chiçf venir. 

Tout aussi sai-je de voir que se je estoie prisse, aussi 
que molt en i a, que il me coviendroit faire aussi que il ne 
me fust riens avenut, chose dont jou fusse empirie ; et me 
volroie covrir; et quant meins se perceveroit-on de moi, et 
dont plus me voldroie faire créable et despiter celés qui 
il seroit mesavenut por covrir mon malice. Voire, par Deu! 
Mes en la fin coviendroit la vérité veintre et mètre jus mes 
fauses èles, qui contre vérité ne porroient durer à la 
longue, nient plus que li vens puet recroire la nef, que 
toz jors ne voist-ele sa voie, tant que euwe li dure. 

En non Diu, ce ne puet mie faire cius ne celé qui tel 
chose viut faire come jou di. Car savoir covient l'orguel 
des genz et la vie qu'ele ele est, ou bone u malvaise. Et 
por ce di-jou que quant jou ne porroie plus celer ma folle 
entrepresure, que je seroie aussi abaubie come la Serre 
qui se plonge jusqu'al fons de la mer. 



MESTRE RICHARD. 



83 




LA TORTERELE. 



1 mmi lasse ! que porroie-je dont devenir? En non Deu, 
J\ dont porroie-je bien dire que il me coviendroit faire 
aussi corne la chetiveToRTERELE fait. Car jou ai entendutde 
vous, beaus sire mestre, que il avient que se la torterele 
piert son masle, ele n'aura jà puis autre, ançois le pleerra 
en tel manière que jamès ne sera seur verdure. 

Par ma foi, tout aussi sai-jou de voir que se il m'estoit 
mesavenus, que jamès jolieté n'auroit en moi, ne nus n'en 
auroit mes cure. Et s'ensi estoit que jou paine i mesisse, 
si diroient li aucun : Véés ore cornent celé foie se reven- 
deroit, s' ele trovoit à qui ? 

Aïuwe ! Dex aïue I Goment seroie-je dont tele come je 
vois ore ci disant? Par seinte croiz ! jà, se Deuplest, einsi 
ne m'avenra, ançois serai sage et me garderai de mes- 
prendre ; por quoi je ne serai mie si pereceuse come la 
Pertrix dont je vous ait oït parler. 



84 



LI BESTIAIRES 




LA PERTRIX. 



CAR jou ai entendut que quant la pertrix a pus ses oes, 
que une autre li emble ses oes et les keuve. Dont il me 
samble bien que ce est par aucune defaute qui en li est, ' 
por quoi ele ne puet mie endurer la paine dou couver, ou 
que il li samble que ele ne les puet perdre, que il ne re- 
pairent à son vrai cri. 

Et tout n'i ait nule de ces deus raisons, si sai-je tôt de 
voir que nule bone ocoison n'i puet avoir por quoi ele ne 
les keuve. Car jà tant ne les amera que se ele les avoit 
couvez. 

■ 

Tout aussi puis-je dire de moi que se je ne me paine à 
çou que je me teigne priés, et recoupe aucunes volentez, 
ou aucunes contenances, qui boenes ne soient mie, que 
mi oef me porroient bien estre emblé, çou est à dire les 
bones paroles et les bones resons que je ai entendues 
des natures d'aucunes bestes, qui bien m'aprendent que 
je garde ce que je al à garder. Car jà mes compleindres 
ne m'i auroit mestier, que point de recovrier i eust, tout 
l'ait la pertrix. Et sans faille encore n'est mie la pertrix 
si foie, come jou entenc que li Ostrisses est. Car il ne 



MESTRE RIGHAJID. 



85 



demeure mie en lui que de lui meismes soit jamès bone 
novele oïe. 




L'OSTRISSE. 



CAR il m'est avis que jou ai entendut que quant li Os^- 
trisses a pus son oef, que jà puis le doive regarder. 

Mal dehet aie-jou, se moût ne fet ore grant vilonie et li 
solous grant cortoisie, quant de sa chaleur le soceurt et 
keuve. Par coi il n'a garde de perdre. 

Ha mestre ! Gome jou cuic que se je m'afioie en vous, 
aussi come li ostrisses s'afie ou soleil, que vous le me co- 
veriés malvesement. Mal dehet ait qui en vous s'en fieroit, 
encore vous en faciés-vous si vrais ! 

Et si ne sui-je mie ore bien aprisse, ne bien cortoise, 
quant jou en ai tant dit; car sans faille encore ne vous 
ai-je mie moût deveû , et si en ai ore tant dit. Por coi 
je di que il ne me samble nule si très grant folie come de 
folement parler. 



LI BESTIAIRES 




LA CHUIGNE. 

CAR solonc ce que jou ai eateadu de la Guigne que 
quant ele a nonis ses petis cuignons, lant que il sont 
grant, et ele meismes est si «elle, que ele ae puet mes 
voler, que si pouciu ue le renorrissent et li sacent de ses 
êtes les pèoes vies, si que il li revienent noveiles, et metent 
si graot paine à li revestir come menelle. 

Aîue Dex! porroit ore oient avenir, sire mestre, se 
je vous faisoie aussi que vous çou deusciés faire de moi, 
se le mestiers en estoit o vous; ce m'avez fel à savoir. Mes 
par celi foi que je doi au roi omnipotent , encore ne sat-je 
mie la menée que je le doive faire. Jou ne sai se je jamÈs 
le ferai ! 

LI AIGLES. 



-^iH folie seroil de jurer cliose que on ail à passer. 
J Car encore me donlé-je mdl d'une chose dont il me 



MESTRE HICHAnD^ 



samble que poi sont de gent qui n'en aient leur part : ce 
est orguis, que vous avés comparé à l'Aigle, en maDière 




que vous m'avez dit que quant li aigles a trop lonc bec, 
que il vient à une dure pierre et brisse ilueques son bec : 
dont li revient uns noviaua et s'en aiuwe à sa volonté. 

Por la quel cbose, jou revieng à çou que vous avez 
comparé ce) orgueil au bec de l'aigle. Et sans faille, je dî 
tout por voir, que au meins li orgiiis est boens, tant c'on 
en garde ce que on doit. Et non por quant tienenl au- 
cune gent à orgueil çou que honeslez tient à humilité ; 
et ce nous est bien senefiet en aucuns lius. Car je dit tôt 
vraiement: que se je voi aucun qui me porte compaignie 
ou face beau samblanl, por aucune chose qu'il voelle avoir 
de moi, ou que il li semble que demoi tenir compagnie soit 
tant amendés que 11 le voelie faire , et raissons me monstre 
que je mie n'en puisse amender, mes ancois empiiûer, 
dont me mostre raissons que humilitez seroit empirie, se 
jou ne metoie au devant une roque de crnalté, que aucun 
apelent Orgueil. 



88 



U BESTIAIRES 




LI COCODRILLB. 



ET por ce sanz faiHe ne rdi-je mie que jou d'orgueîJ 
n'aie plus que mestiers ne me seroit, à çou que jou ai 
entendut de vous. Et si ne sai mie que solonc çou que vous, 
m'avez fait mention en vostre requeste d'un Ghocatrix, 
qui est apelez par son droit non Cocodrilles^ dou quel 
vous m'avez dit que quant il meugue, que il muet la joe 
de seure, et celi desouz tient toute coie, que çou ne soit 
sans aucune raisson. Et non est çou, car tiens est sa na- 
ture. Aussi puis-je bien dire que se il avienl que je aimoi& 
par amors. qui que ce fust, que solonc la nature dou Leu 
que je le diroie ore molt à envis à celui qui aproismier 
m'en volroit, solonc ce que li besoins toucheroit. 

Mais là. où jou ne porroie estre empirie ne prisse, so- 
lonc la nature dou Singe. Car je sai bien que molt me 
feroit de bien, se jou avoie aucune chose dont je ne vol- 
roie mie que toz li mons en fust sages, et jou en paroi k 
mon conseil, dont il me samble que tout ne soit-il celé. 
Si ne me puet-il mie tant faire de mal, corne il me fait de 
bien^ 



MESTRE RICHARD. 8^ 

Et por ce di-jou que ce n'est mie parlers à rebours. 
Mes ce seroit bien parlers à rebours, se je disoie chose à 
nului, dont il me vousist traire en chause et mener mestire 
sor moi. Car molt bien se demostrent amors là où eles 
sont. Si que li parlers, ne li discourirs amie à son amant, 
ne amans à s'amie, n'est fors parlers à rebours. 

Jeu ne di mie que bien n'ait raisson de dire amie à son 
amant : « Il me plest bien que toute li honours et toz li 
biens que vous poez fere soient en mon non. » Et cil à 
l'autre lès, doit dire : « Dame ou damoiselle, je del tôt sui 
sanz contrefaire à voslre volenté. » Mes de dire : « Douce 
amie, jou me dueil ou je me muir por la vostre amor ; se 
vous ne me socorés , je sui traïs et me morrai. » Jà par 
Deu ! puis que il se descouverra ensi, jou n'i auroie point 
de fiance; ançois me samble que tieus chose soit men- 
giers à rebours : ne je nule fiance n'i auroie en teil amant. 

Mes solonc la nature del Singe chauciet, c'est h dire en 
celui qui n'aroit point de pooir de dire chose qui vausist, 
en celui aroie-je plus grant fiance que en toz les autres. 
Car il me samble tout vraiement que cil qui de paroles se 
fet si dolereus,que ce sont cil qui on doit apeler par droite 
raisson Dragon. Car si savent flaeler de la langue, que les 
foie chétives déçoivent, et les mètent au desoz, par leur 
flaeler de lors langues. 

Ha ! vrais Dex ! Corne est ore granz malisces, et que 
cis dragons fet à resoignier ! et come jou vouroie que nule 
ne s'i fiast, devant çou que il en seroient teil atorné que il 
dient ! 



90 



LI BESTIAIRES 








LI OLIFANS. 

ENnonDeu! je vouroie que eles fussent toutes aussi 
sages come jou entenc que la femele de TOlifant est. 
Car jou ai bien entendu que ele se doute molt de ce dra- 
gon, si que quant ele doit faoner, ele se met en une ève, 
où il a aucune ille ; et là endroit faone, por la doute que 
elle a de ce diable de Dragon. 

Car jou ai entendu que sa nature si est si chaude que 
nient plus come li feus ne puet grant plenté d'aiguë souf- 
frir, ne puet cil dragons sousfrir. Et por çou que la fe- 
mele le doute, se met-elle là. Et encore n'est-ele mie 
asseurée, se li malles n'est à la rive, por li desfendre la 
voie, se il i vint entrer. 

Tout aussi vorroie-je paiement que totes se gardassent 
aussi come fet celé Olifande. Car que quant uns venroit 
qui si feroit le destrauet, et puis li deist-on une chose que 
il feroit plus à enuis et dont moins de damages seroit, dont 
se il le faisoit, si feist-on h l'avenant. Mes ensi n'i a mie, 
ançois jà de teles qui croient quanque eles oient et de çou 
que eles voient se taisent. 



MESTHE IlICIIARD. 



91 




LI COULONS. 



PAR ma foi, encore le nous senefie bien li Coulons, so- 
lonc çou que je ai entendut. 

Car il me semble que ce est uns des oiseaus del monde 
qui plus grant poor a à ce que il ne soit pris. Et por ce 
di-jou que il est à mervelles sages et soutis, solonc ce que 
jou ai entendut. Car il me samble que por ce que il se 
doute que il ne soit pris et deceus, il s'asiet trop volentiers 
sor ève, por la raison de çou que aiguë si a nature de 
mireoir, et voit li coulons par la nature de Taigue se au- 
cuns li vint fere mal, meismeraent oiseaus de proie, soit 
faucons ou espreviers. Por quoi il voit Tombre des oiseaus 
en Fève de loing, et s'en va par çou à garant. 

Por çou n'est riens qui soit el monde qui vaille por- 
veance. Et sanz faille moût est merveilleuse chose d'aiguë 
qui nous doné teil avis, et li coulons qui nous aprent que 
nos soions sor iau, se nous nos doutons de riens. Meisme 
laOlifande aussi qui nos mostre que nos soions sor no garde, 
quant ele se doute si de cel diable de dragon. Et certes 



92 LI BESTIAIRES 9 

li uns et U autres ont droit ; car molt font à resoigner ces 
deus choses. Li dragons por sa langue si est envenimés 
que il en ocit toutes bestes que il en atouche. 

Ha! mestres, en avons-nous nul entor nous de tieus 
dragons ? Veraiement jou cuic et sai que si avons ; et 
bien sai que il valent pis que ne fait cil dont li Olifans se 
doute ! Et vous dirai bien qu'il sont et comment ils valent 
pis. Aussi com jou ai dit dessus de ciaus qui si se font 
dolereus que il muèrent, et sont à trop grant meschief, jou 
di vraiement que tieus dist qu'il se muert d'amours, que il 
n'en seit neis, come je fac, qui bien en sui délivre, grâce 
Dieu. 

Et di tout hardiement que il si valent pis que ne fet li 
idragons devant dis. Car il n'envenime se celui non que 
il a touché. Mes cil envenime celui qui il fet entendant 
por s'orde vins langue envenimée. Ce dont il volroit avoir 
sa volonté de celi qui il covoite com bien que ele en fust 
empirie. Et a-il plus ? Certes oil ; car se plus n'i avoit , 
dont iroit bien li afaires. Mes li malvès dragons, li fel cul- 
vers, si vient et s'en vante de meintenant que il a fête sa 
volenté de celi. A ore ci malvès dragon ! Certes , je di de 
cestui dragon n'est nus hom vivans qui trop cruel venjance 
en peust avoir. 

Et Dex ! que peut ore avenir de ceste vantance ? I puet 
nus perdre autre que la dolente deciute ? En non Dieu î 
Si fet. Car je vous di que après ce que cil s'est vantés 
vient, ele si se desespaire et dist que par bone foi que ele 
ne sera seule deciute , ançois venra celé à une autre et 
l'aidera k décevoir, et celé meisme la tierce , et la tierce 
la quarte, et la quarte la quinte. 

Et bien le vos est senifiiet par ceaus nieismes qui 



MESTRE RICHARD. 93 

prendent les oiseaus. Car jou voi que quant il en ont au- 
cuns pris et decius, que ciaus meismes font lor muete ; 
et vienent li autre à ciaus meismes, ère cil les mainent à ce 
que il sont deciut. Et tout est principaument par ce deable 
de dragon ! 

Li seconde chose qui raolt fet à resoignier, ce est cis 
deables d'oiseaus de proie, qui si vient en sortant que à 
paines est nus que il ne sousprendie. Ce sont cil clerc 
qui si s'afaitent en cortoisie et en lor bêles paroles, qu'il 
n'est dame ne demoisele qui devant aus puist durer, que il 
ne voellent prendre. Et sans faille bien m'i acort; car en 
iaus est toute cortoisie, si come jou ai entendu , et après, 
sont-ce li plus bel de coi chascuns fet plus voleutiers clerc 
que d'autre; après il sont soutie en malisse et souprendent - 
les non sachans. Por coi jou les apele oiseaus de proie, et 
s'en feroit bon garder qui poroit- 

Ha, dous Dex ! cornent s'en poroit-on garder ? Et quele 
est ore la garnissons que il covendroit contre leur malisse, 
aussi come li coulons se garnist contre çou qui grever li 
puet ? En non Deu, ce est de prendre garde à I'aspiz, dont 
j'ai parlé desuz. Car encore n'i voi-jou riens qui raiols i 
vaille. Car je di que qui lor paroles ascoutera, il covient 
que il conçoive par l'orelle ausi come la mostoile , dont 
devant est dit. Mes cil concevoirs si vaut pis que nus au- 
tres ; car de lui ne faoune-on mie par la bouche , ainçois 
en covient morir en la fin, aussi come du dragon, dont de 
seure est dit. Et qui ensi en vorroit ouvrer, autel fiance 
i pora avoir come on puet avoir en la balaine , dont je 
vos ai oït conter. 



94 



LI BESTIAIRES 



"71 




LA BALAINE. 

(lAR ce est voirs que la balainne si est uns poissons qui 
À raolt est granz ; et bien croi que cil qui vont par haute 
mer cuident que ce soit aucuns isliaus. Et cil qui sont lassé 
et debrisié si ont moût grand désir de aus reposer et re- 
froidier. Lors quant il voient celé balaine, dont cuident ce 
qui estre ne puet et se metent hors de lor neis. 

Cil qui cuident estre seur, voelent aucune chose faire 
qui n'agrée mie à la balaine. Por coi elle se met au fons. 
de la mer, à tele eure que ele noie ceaus qui de li estoient 
asseuré ; et li meisme s'ocit. Car devant ce que elle est 
blecie ne se muet-ele ; ançois entre li ève et li sans en la 
bléceure, par quoi ele vient à rive, et là le prent-on par 
celi ochoison. 

Tout autretel puis-je dire de celés qui cuident d'aucuns 
clers qui sont simple en manière ; et si merveilleusement 
semble que bien s'i puet-on fier, que meintenant si aer- 
dent à escouter leur paroles et s'i délitent tant que li uns 
et li autres sont pris et se metent dou tout au desous. Li 
clers en piert à estre porveuz de seinte églisse , là où il 









MESTRE RICHARD. 



95 



seroit chanoines ou évesques, et la demoisèle auroit i che- 
valier gentil home, dont ele seroit à honor et déportée 
plus que de celui qui de teil richesce n'a mie. 

Ore, beaus sire, me loeriés-vous nient que je m'asseu- 
rasce peu en c'est faucon qui si tost descent à sa proie 
que on ne seit l'eure de mot, qu'il est descenduzde demie 
Hue de haut, et done le coup raortal à celui qui garde ne 
s'en prent. Ah ! Renart ! Renart ! corne vous n'avez la langue 
mise hors sans aucune raisson ! Et sans faille , sans au- 
cune raisson , n'est-ce pas ? Car je cuic bien que se il 
n'eust fain, que jà ne se meist en tel point que il se met, 
ainsi come jou ai entendu. 




LI GORPIUS. 



CAR VOUS m'avés fait entendant que quant il a fain, que il 
se toelle en une rouge boe; puis se couche, gueule baée, 
et tirant sa langue fors, si fait aussi que il soit mors. Les 
pies qui cuident que il soit mors , vienent entor lui et le 
debèchent, et tant que eles bêchent en la langue. Li re- 
nars, qui son coup gaite, gète les dens à eles et les prent 
par tele ochoison. 



96 Ll BILSTIAIRF.S 

Por çou di-jou que il ne lieus seroit que il se meist eu 
tel point, se famine ne li fesoit feire. 

Par Deu, mestre, tout aussi ne cuic-je raie que vous eus- 
siés dites teles paroles que jou ai entendues, se il n'i eust 
aucune raisson, Cust de mi ou d'autrut, por quoi vostre fa- 
mine fust rasasiée. Mes granz malices est de lui fère ma- 
lade, ne morl, de ce dont on ne sent fors les frichons. 
Et sanz faille, que encore ne tloit-on mie croire, que fri- 
chons i soient. 




LI VOUTOIRS. 



QUANT ore me sovient del vouroia. Car jou ai entendu 
de vous.beauB sire et mestre, que li vouloirs si esl uns 
oiseaus qui vole par l'air et est de teil nature que il vit de 
cliaroignes ; por la quel chose il suit volentiers genz qui 
vont en ost. Pour ce que il seit de sa nature que il i aura 
chevaus ou genz morz. Et aveuc tôt ce a-il autre nature ; 
car je ai entendut de vous que il sent une charoigne d'ime 
jornée de loin, ja soit çou que il n'ait famine en lui. 
Aussi cuic-je que vous soyez de sa nature. Car tant de 



MESTRE RICHAIID 97 

gent ont à vous a faire, et vous à eus, que par oït dire 
avez-vous aucun oït de moi parler. Por ce que je oi vo- 
lentiers parler et voi volentiers ceaus qui sevent i estre. 

Et por ceste raison cuic-jou que vous premiers venis- 
siez ça por savoir qui jou estoie , ne se aucune chose qui 
en moi fust vous porroit riens plaire. Et je ne cuic mie 
que soionc çou que je vous començai premiers, que Dex si 
nous fu si cortois que il ne nous vout mie faire de pejour 
matere que les homes, ançois nous fist d'orne meismes, 
por çou que il vout que nous fussions amées de aus, et il 
seiTi de nous. 

Et por çou , Mestre, si cuic-je tout vraiement que vous 
aucune grâce véez en moi, que il vos plet k dire ce que je 
ai entendu. 

Et la raisons que je cuic que vos aies ensi parlé n'est 
autre : Si est qu'il vous plest que je me gardie de mal. 

Et por çou que jou ai entendu par vous que on ne set 
qui bons est ne qui malvès, si covient que on se gart de 
touz, et ne si ferai tant que mercis aura son liu. 

Dont il m'est avis que qui la chose ne vint faire , moût 
i met de refuis. Et cou sosfisce à bon entendant 



Ci fine la response del Bestiaire Mestre Richard 

de fornival. 



NOTES 



RUK 



LES DIVERS ANIMAUX MENTIONNÉS DANS LE BESTIAIRE d' AMOUR 



LE COQ 



ENTRE les nombreuses | propriétés attribuées à ce roi des basses- 
cours par les naturalistes , les autours de Bestiaires signalent 
celle dont Buffon i)*a pas parlé, et qui consiste à indiquer par des cris 
plus ou moins retentissants les difTércnts moments de la nuit. 
Son chant matinal appelle le cultivateur au travail, et fait de lui 
le symbole le plus naturel de l'activité et de la vigilance. C'est, 
pour les mystiques du moyen Age, Tlmage du Pasteur qui veille 
sur les fidèles, ou du Prédicateur qui leur enseigne leurs devoirs. 
Le Coq, dit Hugues de Saint-Victor, chante en temps convenable 
pour éveiller les hSmmes. Le prédicateur aussi distingue les mo- 
ments, ou les circonstances, dans lesquels il peut parler. Aux 
heures les plus profondes de la nuit , sa voix est plus forte ; elle 
est plus douce aux approches du matin. Les docteurs de TEglise 
savent aussi parler d'une voix grave et sévère, quand ils ont affaire 
aux hommes plongés dans la nuit do péché, et s'exprimer avec 
plus de douceur, quand ils ont des auditeurs éclairés par la lumière 
de la vérité éternelle. Le coq, avant de chanter, secoue ses ailes; 
avant d'éveiller la nature, il s'éveille en quelque sorte lui-même. 
— C'est ainsi que les Sainte agissent : ils se sont réformés avant de 
songer à réformer les autres; et ils ne ressemblent pas aux clercs 
qui ne conforment pas leurs actes à leurs doctrines. On peut 
lira dans un recueil de poésies latines antérieures au xii** siècle, 



100 NOTES 

publié par M. EdélesUnd do Méril, tout un poëme dans lequel 
sont <*xposées les raisons qui ont fait établir la coutume de placer 
des coqs sur le sommet des clochers : 

Mald snot presbyteri qui ignorant qnare 
Saper domum dom^ni Gallus solet sure : 
Super Ecdefiam positus Gallus, contra Tentum 
Caput dillgentlus erigit extenturo : 
Sic sacerdos, ubi scit dzoïoals adTentum 
Ilinc se objiciat pro grege bidentnm, eic. (1). 

Celte pièce de vers résume toute la symbolique religieuse dit 
coq. 



L'ANE SAUVAGE ou ONAGRE 



C'est en Afrique, disent les auteurs de Bestiaires, que l'on troure 
l'âne sauvage. Le 25 mars de chaque année, il brait douze fois la 
nuit et douze fois Je Jour, apprenant ainsi que l'on est k Féquinoxe, 
et que les jours sont égaux aux nuits. On ajoute ordinairement sur 
cet animal certains détails relatifs aux eflets de la jalousie qui lu! 
est attribuée et qui le rend cruel envers ses petits, dans lesquels il 
croit trouver des rivaux (2). L'onagre, dit Job, ne crie que lorsqu'il 
a faim. C'est ainsi, disent les écrivains religieux, que le Démon, 
voyant les peuples convertis à la nouTelle loi, en fut tellement irrité, 
qu'il fit entendre des cris de fureur. Il criera bien plus encore, 
lorsqu'il verra les païens eux-mêmes se soui][}ettre à l'Evangile! 
Il pourra ouvrir la gueule alors, car il aura faim et soif! L'âne 
sauvage brait pendant vingt-quatre heures : le Démon pourra de 
même braire sans fin. 

Il s'agit ici de l'âne du désert, dont Job a parlé en termes magni- 
fiques (3). Ce n'est pas l'âne qui étiût pour l'Egypte un objet de 
dérisioQ, et dont le nom était une insulte; c'est celui que les 
Indiens ont en vue, lorsqu'ils affirment que les âmes de tous les 

(0 Ed. du Méril, Foc$ie$ populaires latines, page 12. 

(2) Plihe, Ht. Vin, cb. (i4. — SOLiif, Polyhistor, ch. 27. ^Isidobs, 
Ot-igincs, Mr. Xll, ch. 1. Oppbieî», Cynégét., hv. III, v. 197. 

(3) Ouis dlnUsil vitagrum liberum et vincula cjits guis solvit ? Job, 
ch. XXXIX, V. 5. 



NOTES 101 

personnages appartenant à la noblesse doivent passer dans le corps 
des ânes. 

Au reste, OB peut remarquer en passant que Tâne vulgaire, celui 
qui figure ordinairement d'une manière peu honorable et peu 
héroïque dans Topiniondes écrivains modernes, n'a pas été pour 
les hommes du moyen âge un objet de dérision. Il est certain, an 
contraire, que cette fête de Cùne, dont on s'est tant moqué, et à 
laquelle l'ignorance a constamment donné un caractère grotesque , 
était une cérémonie fort sérieuse. C'est ce dont on pourra se con- 
vaincre par la seule lecture de la prose fameuse: 

Orienlis parlibus 
Âdveiitavit Asmus, etc. 

Ce qui est devenu une indécente parodie était, au x.iii« siècle, un 
drame sérieux, dans lequel les fidèles représentaient la venue de 
Jésus-Christ et hi promulgation de la loi nouvelle. 



C 



LE LOUP 



ET animal , sur certains modillons qui décorent les églises, est 
un des emblèmes du démon, ou figure la rapacité astucieuse cl la 
cruauté. Les anciens donnaient le nom de louves aux courtisanes. 
Le Loup est, ainsi que le Renard, grâce à la célèbre satire dont ils 
sont les deux héro«, un des animaux dont il est le plus souvent 
fait mention au moyen âge. Déjà l'écriture l'avait désigné d'avance 
aux commentaires religieux, lorsqu'elle recommandait de prendre 
garde aux faux pasteurs « qui so présentent sous l'extérieur des 
brebis, et ne sont au fond que des loups ravissants. » Le Physio- 
logns prétend qu'il se nourrit quelquefois de vent et de terre. 11 
va chercher sa proie loin de la lannière où il a déposé ses petits. 
Il entre avec précaution dans les bergeries, et il mord son pied 
s'il s'aperçoit qu'en marchant il a fait quelque bruit. C'est sons la 
forme du loup, dit Hugues de Saint-Victor, que lo diable vient rôder 
autour des églises pour égorger les fidèles et perdre leurs âmes. 
C'est à cette opinion que se rapporte la croyance aux loups-garouXy 
si répandue encoi*e dans les campagnes. Toutes les autres fables 



102 NOTES 

accréditées sur la constitution du loup« ont £ait imaginer autant 
d'allusions aux périls qui entourent les hommes. Toutes ne sont pas 
heureuses, on peut bien le croire. C'est d'un peu loin, par exemple, 
qu'un mystique du xii* siècle, rappelant que le loi^) n'a de force 
que dans la partie antérieure de son corps et que dans le reste il est 
d*ane extrême faiblesse, tire de ce détail une image des anges, forts 
et puissants avant leur révolte, et dépouillés, apr^ leur chute, de 
tous leurs brillants attributs. 



LE GRILLON 



LE Grillon, autrefois nommé Crisnon ou CaiNçoN , n'est pas con- 
sidéré dans l'histoire naturelle légendaire comme cet hôte innocent 
du foyer domestique, dont le cri plaintif vient rompre la monotonie 
et le silence des longues soirées d'hiv». On s'est plu à considérer 
uniquement en lui cet amour de son propre chant qui l'exalte jus- 
qu'au point de le faire mourir. On le représente ordinairement au 
fond d'une cheminée, près de laquelle une femme se tient debout 
dans l'attitude de la curiosité, ou se disposant à profiter de cet 
enivrement par sa propre voix que la tradition lui prête, pour se 
saisir de lui. Image de la vanité punie. 



LE CYGNE 



CE n'est certainement pas sur les cygnes presque muets de nos 
climats que les anciens ont modelé les cygnes harmonieux, dent 
la voix aime à se marier aux instruments de musique qui frappent 
leurs oreilles , ainsi que les représenta l'art religieux au moyen 
âge. Les artistes s'attachèrent de préférence à l'antique tradition 
qui supposait que ce chantre merveilleux faisait entendre^ au moment 
de mourir, ses accents les plus doux. Il n'est pas de fiction en his- 
toire naturelle qui ait été plus souvent répétée et plus universel- 
lement accréditée. Elle s'était, comme le fait observer Buffon, em- 
parée de l'imagination vive et sensible des Grecs, en sorte que 
poëtcs, orateurs et philosophes, l'avaient adoptée comme une vérité 



NOTES 105 

trop agréable pour èire révoquée en doute. Mais tandis que les uns 
considéraient ce dernier chant comme un hymne funèbre, d'autres y 
trouvaient l'accent Joyeux annonçant le bonheur de passer dans une 
vie meilleure. Dans l'empressement avec lequel les cygnes étaient 
supposés accourir pour entendre le chant de l'homme ou les accords 
de la lyre, les docteurs ont trouvé l'image des hommes trop sensi- 
Ues aux attraits du plaisir; et le chant qu'Us fout entendre lorsqu'ils 
sont près de quitter la vie, convient assez bien au pécheur repentant 
qui pleure sur ses fautes passées. Les écrivains religieux signalent 
aussi l'amour du cygne pour la solitude ; et saint Grégoire de 
Nazianze , dans sa lettre à Céleutia , trouve en lui l'emblème du 
solitaire, qui cherche son bonheur loin du monde. Il fait ressortir 
les avantages de la solitude en comparant le cygne à l'hirondelle qui 
construit son nid auprès des lieux habités par l'homme et a rarement 
à se louer d'un pareil voisinage. 



LE CHIEN 



DB toutes les propriétés de ce fidèle compagnon et ami de 
l'homme, les artistes du moyen âge ont recueilli de préférence les 
deux suivantes: Quand il a trop mangé, il va déposer à Técart 
le trop plein de son estomac, et quand ensuite la faim le presse, il 
vient r3prendre la nourriture qu'il a vomie. Image de l'homme faible, 
disent-ils, qui , après s'être délivré de son péché par la confession , 
y retombe de nouveau I L'iconographie chrétienne représente aussi 
quelquefois le chien dans l'attitude que lui donnent les fabulistes, au 
moment où, traversant une rivière, 11 laisse tomber sa proie pour en 
prendre l'ombre; emblème de l'ambition stupide, qui, au lien de Jouir 
4es biens réels que l'homme trouve à sa portée , recherche les biens 
imaginaires, et abandonne les joies du ciel, pour les vains plaisirs 
du monde. 

LA GUIVRE 



LA CuiVRK , wivre ou vivre , animal fantastique , dont on trouve 
biens ouvcnt rimagc figurée d'une manière conforme à celle que 
nous reproduisons ici, a joué un grand rôle dans les récits du moyen 



' 



10/4 NOTES 

Age. C'était un des motistrcs que, selon le livre des Merveilfes de flnde^ 
Alexandre avait eu à combattre. C'est sous ce nom que l'on désignait 
le plus souvent certains reptiles malfaisants, auxquels les populations 
attribuaient des ravages analogues à ceux de la Gargouille des envi- 
rons do Rouen. La vivre de Lairé, dit La Monnoye, était un serpent 
caché près d'une fontaine, dans le voisinage d'un prieuré de l'ordre 
de St-Benolt, et qui fat longtemps l'objet de la terreur publique (1). 
Plusieurs noms de lieux, dam lei montagnes de Neufchâtel, rap- 
pellent le souvenir d'un serpent dévastateur : la roche à la Vuivra, 
la tombe à la Vuivra, la fontaine à la Vuivra. La Guivre a dû une 
partie de sa célébrité à un épisode saisissant du roman du Bel 
Inconnu, dans ler^uel le héros sorti vainqueur des combats les plus 
terribles, est soumis à une dernière épreuve, celle de recevoir sur 
la bouche le baiser d'une énorme Guivre. Ou sait qu'elle figure parmi 
les animaux de fantaisie dont s'est emparé le blason. Quant à cette 
singulière propriété qui lui était attribuée do fuir devant l'homme 
nu et do courir sus à celui (pii est vêtu, elle l'a fait choisir, dans 
les églises où elle est représentée^ comme- une image du démon, qui 
perd tout son pouvoir en présence des fidèles purs de toute souil- 
lure, et n'est redoutable que pour l'homme sur lequel pèse le lourd 
vêtement dn péd'ié. 



LE SIIVGE 



I 



ES éléments dont se compose le portrait du* singe se retrouvent 
.^ dans saint Isidore, qui les a^ait empruntés à Pline. C'est, disent 
les naturalistes du moyen âge , un animal laid et mal bâti : Quel 
qu'il soit par devant, il est encore plus affreux par derrière. Il a 
une tète, mais il n'a pas de queue ; il ressemble en tout point au 
démon. Ange déchu , il a conservé ses traits d'autrefois , mais il a 
perdit sa queue ; et plus lard, comme dit l'Ecriture, il périra tout 
entier. L'auteur du de Natura rerum (il ne s'agit pas ici de Lu- 
crèce, bien entendu), a fourni à Richard de Fournival, l'histoire 
du Singe chaussé^ et du parti que tirent les chasseurs, du penchant 



(1) Noëls bourguignoïis^ 1720, in-r*, p. 399. 



NOTES 105 

àVimiiation qui caraclérisQrnniniulm(;cIiainmeQt comparé à l'homme 
pai* le poôte Ënnius: 

Sirnia quam similis , turpissiina bcsila, iiobis! 



LA SINGESSE 

La préférence donnée par la femelle du Singe à un de ses petits 
qu'elle porte complaisamment dans ses bras, tandis qu'elle jetie né- 
gligemment sur son dos l'autre, qui s'y tient comme il peut, avait 
été déjà signalée par les Egyptiens, qui , d'après le témoignage 
d'Horus, y trouvaient la figure de la haine d'un héritier, hœres in" 
visus (1). Poursuivie par les chasseurs, elle perd celui qu'elle aime 
et conserve celui qu'elle hait, proficit volensquem diligit, servatque 
noiens quem odio habet^ dit le Physiologus. C'est une leçon frappante 
pour la mère coupable d'une préférence du mOme genre en faveur 
d'un de ses enfants. 

LE CORBEAU 



LE corbeau, dit Brunetto Latini (2), est l'oyseau qui no revint 
pas à l'arche, ou pour ce que il trouva gran» charoignes, 
« ou pour ce que il mourut es èves parfondes. » 

« Cet oiseau , dit Buffon , a été fameux dans tous les temps ; 
» mais sa réputation est encore plus m»uvaiso qu'elle n'est étendue, 
M peut étr-e par cela môme qu'il a été confondu avec d'autres oiseaux 
« et qu'on lui a imputé ce qu'il y avait de mauvais dans plusieurs 
« espèces. « 

Sa chair était interdite aux Juif»; les sauvages n'en mangent 
jamais ; son croassement , qui par onomatopée lui a fait donner fe 
nom qu'il porte dans presque toutes les langues, est réputé do 
mativais augure. Selon un écrivain mystique du \ii« siècle, son cri 
crasr^ cras^ indique le pécheur, qui pour faire pénitence, attend 
toujours au lendemain. 

(1) Pierre Valérien, livre VI, chap. 17. 

(2) M* lie la Bibliothèque de Rouen. 



106 NOTES 

L'habitude qu*on lui prête, de s'attaquer de préiiérence aux yeux, 
quand il fait sa proie d'un cadavre, a donné lieu à la figure sous la- 
quelle il est le plus souvent représenté. On la vpit, telle que nous 
la donnons ici, sur une des frises de l'élégante église de Norrey , 
dans le Calvados. C'est l'image du démon, qui éteint chez l'homme 
Tœil de l'intelligence et par là atteint la cervelle et pervertit l'àme. 

Dans un traité sur la pipée^ on raconte la chasse d'un lièvre en- 
treprise par deux corbeaux qui paraissaient s'entendre; ils lui cre- 
vèrent les yeux et finirent par s'emparer de lui. 

La couleur de ses plumes n'a pas peu contribué à cette assimila- 
tion au démon. Il est aussi , selon Hugues de SaintrVIctor , l'i- 
mage du pécheur qui se couvre, pour son malheur, des noires 
plumes du péché. 

Les petits du corbeau naissent plus blancs que noirs, au contraire 
des cygnes qui doivent è(re u:i jour d'un si beau blanc et qui com- 
mencent par être bruns (1). On supposait que l'absence de plumes 
noires dans les premiers jours inspirait au père et à la mère une 
telle répugnance pour leur progéniture qu'ils la négligeaient entiè- 
rement , jusqu'au moment où les petits commençaient à leur res- 
sembler par leur vêtement. Ce manque de tendresse reçoit sa pu- 
nition : les corbeaux se souvenant d'avoir été abandonnés par leurs 
parents , les dévorent quand ils sont devenus grands et que ceux-ci 
sont afijaiblis par la vieillesse. Et comme Elien prétend que ce sont 
les parents eux-mi^mes qui s'oifrent en pâture à leurs fils, le Père 
Caussin, voit en ce fait une image de l'Eucharistie. 



LE LION 

LE lion a trois propriétés : il habite les hautes montagnes ; 
quand il se voit poursuivi par le chasseur, il efface avec sa queue 
la trace de ses pas ; quand il dort, il a les yeux ouverts. La fe- 
melle du lion met bas des petits qui tombent à terre et demeurent 
sans vie. Pendant trois jours, ils sont abandonnés par elle; mais 
le lion arrive et soufflant sur eux , il les rappelle à la vie. C'est 
un animal généreux qui n'attaque l'homme que Ioi*squ'il est pressé 
par la faim. 

(!) Âldrovandc. Ornthologie, t. I. p. 703. 



NOTES 107 

« C'est ainsi que Jésus^brist cacha si bien sa venue sur la terre, 
qce le démon lui-même ne s'en aperçut pas. Trois jours aussi, 
comme le petit du lion , il fut privé de vie ; mais Dieu le Père le 
fit sortir du tombeau et ressusciter glorieusement. 

« Remarquez bien, disent les auteurs des Bestiaires^ que ce n*est 
point la divinité qui a souffert et qui a succombé à la mort de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tout cela ne concilie que l'humanité. 
Frappez de la hache, ajoutont-ils , un arbre éclairé par les rayons 
du soleil , chaque coup entaillera prorondément le bois, sans que la 
lumière puisse être le moins du monde atteinte et tranchée. » 

Saint Epipbane avait enprrnté à Elien (liv. 11.^ eh. 30) ou à 
riutarque {de la Comparaison des Animatix) cette circonstance 
reconnue comme inexacte aujourd'hui, du lion effaçant la trace 
de ses pas pour échapper aux chasseurs. Isid(H^ de Séfille ne 
pouvait négliger ce détail, dont la poésie s'est emparée plusieurs 
fois ; témoins des vers de Grégoire de Nazianze, cités par Ponce de 
Léon. Quant à la naissance de» petits lionceaux qui , selon 
saint Epipbane et tous les auteurs de Bestiaires^ viennent au 
monde morts et aveugles, et qui sont en quelque sorte ressuscites 
par leur pèro , on pouvait trouver l'origine de cette opinion dans 
Âristote et Pline-l*Âneien. Plutarque a prétendu, au contraire, que 
le lion était consacré au soleil , parée que , seul de tous les ani- 
maux, il vient au monde les yeux ouverts (1). Cuvier donne raison 
à Plutarque : les petits lions, dit-il, viennent au monde les yeux 
ouverts ; et, du reste, aussi bien formés que les petits chats, et 
grands conune des chats adultes. 

Le fait avait été regardé comme authentique par Origène (2) ^ 
d'après l'auteur de la Genèse^ dormitabit tanquam leoy et sicut ca- 
iulus leonis suscitabatur {Genèse f AO); et les commentateurs s'étaient 
donné la peine d'expliquer par quels moyens il était possible au 
lion de ressusciter ses petits, trois jours après leur mort. 

Le lionceau, disaient-ils, en venant au monde, a le cerveau très- 
sec, en raison de l'extrême chaleur qui lui est propre, ce qui fait 
que les esprits animaux ne peuvent se faire jour et conununiquer 
aux nerfs le mouvement vital : en soufflant avec force dans sa bouche 

(1) In quœstione utrvm Judcei^ qtiod venerentitr suem an quoi ab ipw 
abhori'cantf abstineant ejus carne {les Propos de TablCt Mvic IV, ques- 
tion 5). 

(2) Homélies XXVII, cbapitic M. 



1 08 NOTES 

et dans ses oreilles, le lion leur ouvre un passage et favorise leur 
action. Les naturalistes du temps trouvaient ces raisons fort plau- 
sibles (1). 

Saint Augustin y avait trouvé une image de la rénovation opérée 
par le baptôme, espèce de tombeau dans lequel périt tout ce qui 
constituait le vieil homme (2). Abailard y voit une image de la ré- 
surrection du Christ : 

Ut leonis catulus, 
Besurrexit Dominus 
Queni rugitus patrios 

Die tertia 
Suscitât vivificus, 

Teste pbysica (3). 

Il a beaucoup d'autres propriétés qui ont été Tobjet d'une foule 
d'emblèmes négligés également par les auteurs de Bestiaires. Pierre 
Valérien n'en compte pas moins de trente-sept dans le premier livra 
de ses Hiéroglyphiques. Alciat n'emprunte à notre légende que la 
propriété attribuée au lion de dormir les yeux ouverts : 

Est leo, sed custos, oculis quia dormit apertis, 
Templorum idcirco ponitur antc fores (4). 

Malgré l'autorité do Lucrèce qui explique en beaux vers (5) les 
causes de l'antipathie du lion pour le coq, il est permis de penser, 
avec Cuvier, que \i lion n'est épouvanté ni par son cri, ni par le 
bruit des roues d'un char. Il craint si peu le coq, que souvent il le 
mange, dit ce savant, qui ne se montre pas moins sceptique au 
sujet de la générosité et de la ma;;nanimité du roi des animaux: 
« J'ai peur, dit-il, que la générosité du lion ne soit aussi imagi- 
« naire (lue la sagesse de l'éléphant (G). » 



(1) Ponce de Léon {\otœ ad saicli Epipliani Phystologum, p. 191). "• 

(2) Sermon 48 de Juda. C tte pensée avait déjà éié exprimée par Origène 
{in Paulum) ; et Fulbert de Chartres l'a développée longuement {cpîstota 
ad Adeodatum). 

(5) Cannina e Christianis poetis excerpta^ aptid Dridron (Annales ar- 
chéologiques), 

(4) Andreœ Alciali cmblemata, p. 79, édit., Paris, 1K89. Lessing, dans 
une de ses fables, parle de celte propriété, comme d'un fciit avéré. 

(5) De Natura rerum, lib. V. 

(6) Cuvier, noies sur le livre Vin de Pline, édilion de Panckoukc. 



NOTES 109 

Jean Vaiiquelin (1) emprunte à Pline (2), sans doute, cette autre 
autre propriété négligée par les Bestiaires: « Le lyon, par son 
« odeur et scntement , congnoist quand la lyonne s'est forfaite 
« en la compagnie du léoppard, et l'en pugnist très-grièvement, m 

Personne n'ignore que le lion est un des quatre animaux qui, 
tout en figurant le €hrist, servent aussi de symboles aux quatre 
évangélistes. Voici comment ce sujet eU exposé par Hildebert de 
Lavardin (3). 

Matbœo spoeies hdhana datur, quasi scripto 
Indicat et titulo, quid Dcus egit hoino; 
Os viTOLl Lucain déclarât, qui specialein 
Materiam sunipsit de cruce, Christe, tua. 
EOigiat Marcuni Leo, cujus littera clamât 
Quanta surrcxit vi, tua, Thriste, caro. 
Discipulum signât species Aqcilina pudicuin, 
\ox cuJus nubes transit ad astra volaus« 

Christus uuHO, Chiisti:s vriLLtb, Christus Leo, Cbristus 
Est AVIS, in Christo cuncta notare potes. 
Est HOMO dum vivit, bos dum moiitur, Leo vcro 
Quando resurgit, avis quando supema petit (4). 

On peut voir par les détails que nous donnons ici et que nous 
pourrions multiplier considérablement, que nos auteurs ne s'écartent 
guère du texte qui, dès le principe, avait circonscrit les matières 
qu'ils traitent dans de certaines limites (5). 11 n'est pas un animal 
qui soit aussi souvent cité que le lion dans les saintes Ecritures, 

(1) Propriété des Animaux^ ap. B. de Xivrey {Traditions tératologiques, 
p. 54). 

(2) Livre VIII, cliap. 17. * 

(3) midebcrti Opéra, p. 1318. 

[U) LMdée de ces quatre animaux mystiques a été fturuie par le. premier 

chapitre d'Exécbiel et le quatrième de l'Apocalypse. Saint Epiphane compare 
Us quatre évangélistes aux quatre fleuves du paradis, quia Cliristi Ecclesiœ 
iiTiga it hortum {scrmo in festo palmarum, p. 253 C). Quandoque cliam 
cir cumpinguntur quatuor animalia, faciès hominis et faciès teoiiis, à 
dextriSf et faciès bovis a sinistris, et faciès aquilœ desuper ipsorum qua- 
tuor (Guillaume Durand, lib. I, cbap. 3). Voyez, sur le Tetramorphc 
rcprésinté sur une mosaïque du xm" siècle, trouvée par M. Didron, dans 
un couvent du mont Atbos, rmtéressant mémoire de M*"* Félicie d'Ayzac 
{Annales archéologiques, I-VII, annce 1849, p. 152 et 206). 

(1) Tout ce qu'ils disent du lion se trouvé déjà en substance dans saint 
Epipbane {ad Physiologum, p. 189 et suiv.). 



112 • N0TE8 

d'appliqusr plus spécialement le fait, vrai ou faux (1), à la con- 
duite des hommes qui renient les vérités religieuses après les avoir 
autrefois reconnues. La beletti^, toute faible qa*elle est, peut tuer 
des animaux plus gros et plus forts ; elle va jusqu'à triompher 
du basilic, le plus terrible des serpents : image des victoires que 
l'homme le plus faible peut, à Taide de la prière et des bonnes 
œuvres, remporter sur le démon. Ecce dedi vobis poiestatem cal- 
candi super serpcnfes et scorpiones (2). D*après une tradition 
consignée par Marie d'3 France dans le Lai d'Eliduc, la belette 
aurait un bien plus grand mérite encoie: Elle conn^trait la vertu 
des plantes c:édéctnales, et pourrait mémo rappeler les animaux 
morts à la vie. La femelle de la belette, voyant le mâle blessé, 
court dans un bois voisin, y cueille une fleur rouge qu'elle rap- 
porte entre ses deuts et la plaçant dans la gueule du mort, lui 
rend la vie (3). 



LA CALADRE ou CALANDRE 



r^'EST un oiseau blanc comme la neige , que l'on trouve au pays 
J de Jérusalem. On l'apporte devant les malades : ceux vers 
lesquels il se tourne doivent guérir , car il attire à lui tout le 
mal ; ceux au contraire dont il s'écarte mourront certainement. » 

tt Jésus^hrlst, notre Sauveur, blanc comme la caladre, et dans 
lequel le démon ne put découvrir aucun péché, vint trouver ainsi 
les hommes qu'il avait toujours aimés et il emporta avec lui toutes 
leurs infirmités, de même qu'autrefois la vue du serpent de Moise 
avait purifié les Juifs au désert. » 
Cet oiseau, nommé par les anciens Charadre, a été décrit comme 



(1) « Mustela catulos parit parvos adraoiuui, oos que ore saepe trans- 
fert » (Aristoie, De geiieralione, lib. IIl). Voilà peut-être rorigine des 
Subies qui ont été plus tard inventées. Un poisson, du nom de muaie- 
tus, peut faire entrer ses petits dans son gosier et les en faire sortir à 
volonté, dit encore Aristoie {Iliat, des animaux, liv. VI, cli. 10). Ccn 
est assez pour qu'Eiien ait pu dire : « Mustelus in mari peros parit. » 

Et voilà justement comment on écrit Thistoirc naturelle, aurait dit 

Voltaire. 

(2) Saint Luc, ch. X, v. 9. 

(i) Potlsles (le Sfarie, t. XI, p. UT4. 



NOTES H3 

UQ oiseau de nuit, par Aristote (1) qui ne parle pas de la faculté 
que lui attribuent nos Bestiaires, d'après saint Epiphanc et le 
Physiologus, Elien dit que c'est la jaunisse qu'il guérit, en tenant 
ses yeux attachés sur ceux (lu malade qui en est atteint (2) ; et 
Suidas cite uu proverbe qu'il emprunte à Didyme, et qui est 
fondé sur cette propriété (3). Il est souvent question de la ca- 
ladre dans les récits des Trouvères, daris le roman d'Enée, par 
exemple, au sujet de Camille, dont le corps placé sur un tapis, est 
enveloppé d'une kiute de paille^ tandis que sa tète repose sur un 
coussin rempli d'une plume de caladre. Dans le roman d'Auberi, 
celui-ci entrant dans le verger d'un palais cite la caladre parmi 
les oiseaux dont le chant lui semble le plus agréable : 

Auberl fu apoiés au saucel; 

Voit le pei son néer par le gravel, 

Oi l'uloatte, la melle et Testornel 

Et la GHALENDRE Chanter sur Tabrissel (4}. 

Brunetto Latini explique comme le fait le Bestiaire de Hugues 
de Saint- Victor (5), la manière dont la caladre guérit le mal : 
« Et si dient les plusors que par son regart reçoit en soy toutes 
« maladies et les porte en l'air amont, là où le feu est, et où il 
« consomme toutes maladies (6). » « Son pomon , dit il encore, 
« garit des occurtés des eux. » 

Philippe de Thaun, d'accord en cela avec le livre De Natura 
Rerttm^ cité par Vincent de Beauvais (7), dit que cette guérison 
s'obtient avec la moelle que contient l'os de sa cuisse : 

Al oisel ad un os 

Enz en la quisse gros : 

(1) Liv. IX, ch. 2. Le nom donné à cet oiseau vient de ce qu'il fait 
son nid dans les fentes des rochers, Per loca fragosa et saxosa, 

(2) De animalibus, Hb. XVU, cap. 13 : Gharadrius avis eximio naturae 
beoeficio aflfecta est. Kam si quis ictericus in eam accerrime intueatur, 
illa contra oculls fixis tanquam vicissim ei succensens resplciat, sic aCTectun? 
hominem sue ubtutu ad sanitatbm reducit. » 

(3) Charadriam imitari. Suidas, au mot Icterus. 

(4) Ms. 7527, 2, f» 70, cité par M. P. Paris, t. XX, 320, de r Histoire 
littéraire de la France, 

(5) Institutiones monasticœy t. II, p. 430. 

(6) Manuscrit de Rouen, ch. 79. 

H) Spéculum naturale, lib. XVI, ch. 123. 

8 



114 NOTES 

Se hum la muelc ad, 
Cui la veuc faldrad (1), 
Et les oelz (2) en uindrat 
Senes (3) repairerat. 

Ponce de Léon (4) trouve le moyeu de faire au sujet de cet 
oiseau, une dis&ertation sur la prescience divine, la prédestina- 
tion et la gr&ce. « Dieu et la caladre, dit-il, ne peuvent opérer ici 
de la môme manière. Car Toiseau annonce seulement la guérison 
du malade, tandis que Dieu prévoit la damnation ou le salut de 
Thomme. Mais alors nous serions donc destinés par avance au 
bonheur ou au malheur éternel ? » Comment résoudre une difficulté 
aussi épineuse ? Ponce de Léon pense que le meilleur parti est 
ou d'humilier sa raison , avec Origène (5) , ou de s'en rapporter, 
avec saint Augustin, à la bonté infinie de Dieu. 

Les passages nombreux des Livres sacrés et particulièrement des 
Psaumes, où se trouvent les expressions : Deus avertit faciem sitam^ 
Deus conversus est ad noSy Deus me respexit^ etc., expliquent suf- 
fisamment pourquoi la caladre a été si fréquemment employée 
comme emblème do la justice ou de la clémence divine (6). 



LES SIRÈNES 



LORSQDE nous nous laissons enchanter par le monde et que nous 
nous endormons au sein des plaisirs qu'il nous ofire, la sirène, 
c'est-à-dire le démon, tombe sur nous et nous tue. 

Les marins , pour échapper à la voix trompeuse des sirènes , 
étouppent leurs oreilles, afin de rien entendre. L'homme qui veut 



(t) A qui la vue faillira, ou plutôt fawti^a^ comme le veut le Dictioo* 
naire de rAcadéinie. 

(2) Les yeux. 

f (3) Aussitôt. 

{k) In notis ad Physiologum, Sancti Epiphani Opéra, p. 321. 

(5) a In altissimo isto abysse, inquit Origenes, nulla est securior an- 
chora, quam ambulare in Dei timoré et humiliter de se sentlre. • ItfiéL 

(6) Psalm. XII, y. 1 ; xxvi, 9; xxix, 8; lxxxv, 16. (Test même à pro- 
pres du psaume lxxxiv, y. 7 Deus, tu conversus viviflcabis me, que le 
Commentateur anonyme des psaumes parie de la caladre et de la propriété 
qui lui est attribuée par les naturalistes. 



NOTES 115 

conserver sa chasteté au milieu du monde, doit pareillement fei^ 
mer ses oreilles et ses yeux. 

Les auteurs de nos Bestiaires partagent au sujet des sirènes To* 
pinion de Tantiquité, qui, dès le temps d'Homère, n*y voyait sans 
doute qu'une allégorie dont le sens était assez transparent. Ce n'é- 
lait pour Elien qu'une fable, comme pour Servius, dont Isidore de 
Séville a reproduit les expressions, et nous la retrouvons encore 
presque textuellement dans l'article que Brunetto Latini a consacré 
aux sirènes (1). Dans le poëme d'Alexandre, les soldats du roi de 
Macédoine sont victimes des sirènes ; dans le poëme de Wace, Brut 
et ses Troyens rencontrent les sirènes auxquelles ils n'échappent 
qu'en s'attachant fortement aux mâts de leurs navires (t. I. p. 37, 
V. 733 et suiv.). 

Ces femmes-oiseaux, comme les appelle Salverte (2), ne sont pas 
toujours représentées de la même manière. Les sirènes d'Ovide ont 
en effet des tètes de femmes sur des corps d'oiseaux (3) ; mais si 
elles ont quelquefois des ailes et des pattes armées de griffes, elles 
sont le plus souvent décrites comme étant femmes jusqu'à la cein- 
ture, et se terminant, comme le monstre d'Horace, en queue de 
poisson : 

Desinit in piscem mulier formosa supernc. 
Philippe de Thaun réunit les deux versions : 



E de femme ad faiture (4) 
Entresque la ceinture 
Et les pez de falcun. 
Et eue de peissun. 



(1) « Sccundum veritatem meretrices fuerant qus transcuntes quoniam ad 
egestatcm deduccbant, ils fictoe naufragia facere. » (Lib. X[, p. 73.) « Segont 
la vente, les sereines sont m meretrices qui dcstournolent tous les tres- 
passans et les reteiioient en pouestc. • Brunetto Latini, cb. cxxix. Selon 
le Bestiaire latin, les sirènes sont des serpents d'Arabie, qui courent si vite 
qu*on leur croirait des ailes , et dont le venin tue IMiomme avant qu'il ait 
eu le temps de ressentir aucune douleur. . 

(2) Des sciences occultes^ t. I, p. 34A. 

(3) Metam, , I. V, v. 5S2. » Sirènes secundum fabulam, dit aussi Servius, 
parie virgincs fuenint, parte volucres. llarum uiia voce, altéra tlbiis,alia lyra 
cancbat. » Ad Mneid, , lib. V, v. 864. 

(4) Les traits. En anglais, features. 



116 NOTES 

Elles sont aussi, dans V Image du Monde ^ femmes, oiseaux et 
poissons : 

Autres i a c*ont de pnceles 
Testes et cors, dusqu'as mainelcs ; 
Detrcz (l) poissons, eles d'oisials, 
Et est lor cbaos molt dous et biais. 

Nos auteurs du moyen &ge, d'après Servius sans doute, disent 
que les sirènes étaient toujours au nombre de trois : « la pre- 
mière chantait merveilleusement de la bouche, l'autre de fleute^ 
et l'autre de citoie. » Le moyen de résister à leurs séductions, 
qu'indiquent Guillaume et tous les auteurs de Bestiaires, est 
celui qui avait été employé avec succès par le héros de l'Odyssée. 
Nous ne savons où l'auteur du De 'Satura Rerum, cité par Vin- 
cent de Beauvais (2), en avait trouvé un autre que nous croyons 
beaucoup moins sûr. « Au moment, dit-il, où les mariniers voient 
s'approcher les sirènes, qui se présentent sous l'apparence de belles 
femmes tenant entre leurs bras de petits enfants qu'elles allaitent, 
ils leur Jettent des bouteilles vides, et tandis qu'elles cherchent à 
atteindre ces bouteilles qui flottent sur l'onde, ils échappent au 
péril. • Ces sirènes-là sont moins terribles que celles dont parle 
Ovide : 

Monstra maris sirènes crant, quae voce canora 
Quaslibet adinissas detinuere rates (3). 

Bochart assure qu'il n'est nullement question des sirènes dans 
les livres saints, et que les animaux auxquels les Septante et la 
Vulgate ont donné ce nom n'avaient aucun rapport avec elles (û). 

L'ASPIC 



(^E serpent (je ne l'ai jamais vu, dit Guillaume, mais rien n'esfplus 
^vrai) craint la voix des enchanteurs, et, pour empêcher qu'elle 

(l; Derrière, Ital. diectrot Esp, detras, 

(2) Spéculum naturale, llb. XVIII, cap. 129. 

(3) De Arte amandU Hb* III« ▼« 310. 

{!*) T. II, p. S80. Sir, en hébreu, signifie chant, et c'est de là, suivant 
Kicot et Ménage, qu'il faut faire dériver le nom des sirènes. Ce serait aussi, 
selon Belon {Ornithologie), l'origine de celui de serin. 



NOTES 117 

ne parvienne jusqu*à lai, il bouche l'une de ses oreilles avec sa 
queue, et l'autre en l'appliquant fortement à la terre. » 

« Ainsi les hommes riches de ce monde, assourdis par le péché 
et la convoitise, ne peuvent entendre la parole do Dieu. >i 

S'il s'agissait de recueillir, pour expliquer le texte de notre Bes- 
tiaire, les diverses traditions sur lesquelles se fondent les notions 
justes ou erronées qu'il expose , nous aurions sur l'aspic un bien 
long chapitre à écrire. Les naturalistes et les poëtes de l'antiquité, 
ainsi que les écrivains ecclésiastiques, nous offriraient, sur ce point 
comme sur les autres, une multitude de détails pleins d'intérêt. 
Ils seraient le complément obligé d'une publication ayant pour 
objet un des ouvrages où est exposé, ex professa^ le résumé des 
connaissances humaines au moyen âge, le Trésor de Brunetto , 
par exemple, ou V Image du Monde (1). Mais nous ne voulons en 
ce moment qu'indiquer quelques-unes des sources auxquelles ont 
puisé nos Bestiaires, moins, nous le répétons, pour ce qui concerne 
les données scientifiques, que pour les applications qui en ont été 
faites à l'enseignement religieux. Notre but est de mettre en saillie 
les priticipaux points de la chaîne traditionnelle dont les premiers 
anneaux se rattachent à la Bible. 

C'est ainsi qu'en ce qui regarde l'aspic, le germe de tout ce 

qui devait être développé par la suite se montre dans ce passage 

du Psalmiste (2) : Furar illis secundum similitudinem serpentis : 

sicut aspidis surdœ obturantis aures suas^ quœ non audiat vocem 

incantantium, 

« Les hérétiques, dit saint Jérôme (3), sont sourds comme l'as- 
pic, qui se bouche les oreilles. » On lit dans VHistoire de li 
Normant publiée par M. ChampoUioo-Figeac, liv. l^^^ ch. 18 : Eiisi 
estolt li pueple tormente de nécessite saoz fin, non ooit predica- 
cion de prestre, et avoit close l'orcUe pour non oîr la parole do 
l'evangilc, com lo aspide fet pour non oïr la voiz de cellui qui 
Vencante* 

Saint Augustin, en exprimant la même pensée, ajoute que, de 



(1) Nous espérons pouvoir donner plas tard une édition de V Image ilu 
Mondc.^ et cet ouvrage comportera des développcnients historiques et 
scieutifiques que nous avor? dû nous interdire ici. 

(2) Psalrn. LVJI, v. 5 et 6. 

(3) Saint Jérôme, Lettre à Apromus, éd. du Panthéon littéraire^ p. 574. 



118 NOTÉS 

tous les animaux, le serpent "devait ôtre d'autant plus susceptible 
d'être charmé par la voix des enchanteurs, que lui-môme a, par 
la séduction de son langage, triomphé de nos premiers parents (1). 
On a cm de tout temps à la possibilité de charmer les serpents : 

Yipereo geoeri et graviter spirantibus hfdris 
Spargere qui somnos cantuque mauuque solebat (2). 

Et l'auteur du Génie du christianisme qui a consacré deux pages 
à la description du plus emblématique des animaux, raconte 
poétiquement comment, en sa présence, un canadien avait, au son 
de la flûte, désarmé la fureur du serpent à sonnettes (3). 

L'assimilation du démon au serpent, ainsi que le fait remarquer 
saint Grégoire-le-Grand (4), était pour ainsi dire forcée. Sous toutes 
les formes que l'imagination donne au mystérieux reptile, il repré- 
sente le redoutable ennemi contre lequel la piété des fidèles implore 
le secours de Dieu : 

Difendi mi, o Signer, dallu gran vermo. 

Mais pourquoi les enchanteurs mettaient-ils donc une si grande 
insistance à terrifier l'aspic de leur regard, ou à surprendre toutes 
ses facultés par l'influence de leur chant T Brunetto nous en donne 
la raison : « Et sachiez que aspide porte en sa teste la très relui- 
sant pierre que l'en clame escharboucle : et quant l'enchanteour loi 
vieust ester la pierre à ses parolle.8, maintenant que la fiere beste 
s'en aperçoit, ele fiche une de ses orailles dedans terre, et l'autre 
clôt de façon en tel manière que ele devient sourde et n'oit les con^ 
jurations que cil dit (5). » 

Guillaume complète sa monographie mystique de l'aspic en rap- 
pelant qu'on en compte quatre espèces : le dipsas, qui fait mourir 
de soif celui qu'il a mordu ; Vhypnalis, dont la morsure plonge dans 
un profond sommeil suivi de la mort, c'est celui qu'avait choisi 
la célèbre Cléopâtre ; Vhémorrhots, qui fait suer tout son sang à sa 



(1) Saint Augustin, lÀb, quœstionum^ cap. lxv, quest. 44. 

(2) Virgile llY. VIII, v. 753. 

(3) Chateaubriand. Génie du Christianisme^ V* partie, liv. 111, di. ii. 

(4) Sancli Gregorii Magni, Opéra, U !<'% p. 3. 

(5) Ms. de Rouen, cli. cxxxi. 



NOTES 119 

victime; enfin Iq prester^ dont le venin enfle le corps au point de 
le faire éclater. A ces quatre propriétés correspondent autant de 
moyens employés par l'antique serpent pour perdre Thomme. Il 
faut résister de toutes ses forces k cette soif de Tor, qu'il fait 
naître en nous; à cette jmresse somnolente dans laquelle il plonge 
notre &me engourdie ; à la cofère, qui nous pousse à verser le sang ; 
à Vambition qui nous enfle d'un fatal orgueil. Dans son sens géné- 
ral, le serpent est considéré comme le symbole de la prudence : 
Estote prudentes sicut serpentes. Parmi les vertus représentées 
dans la cathédrale de Sienne, se trouve la Prudence ayant trois 
têtes, représentant la Vfeillesse (expérience du passé) ; la Jeunesse 
(vision de Favenir) ; et l'Age-Mûr (vue nette du présent). Le Présent 
a pour guide la prudence du serpent qu'il tient de la main gauche. 
On donnait, au moyen âge, à la figure qui représente la Dialectique 
un serpent pour attribut principal. Sur un vitrail de la chapelle 
Saint-Pyat, à Chartres, la Dialectique tient deux serpents à la 
main ; au portail de la cathédrale d'Auxerre, un serpent serre la 
taille de sa robe en guise de ceinture ; dans un bâtiment attenant 
à la cathédrale du Puy, elle anime, comme pour les faire battre, 
deux reptiles, serpents ou petits dragons ; dans la cathédrale de 
Hheims, la Dialectique semble étouffer le reptile. Le serpent est le 
symbole de la duplicité, de la ruse, et la dialectique est une science 
qui apprend surtouli à déjouer la ruse et les mauvaises raisons des 
adversaires. 



LE MERLE 



L'opinion qui fait considérer le merle comme l'emblème des dange- 
reuses séductions auxquelles l'homme vertueux doit se soustraire, 
repose probablement sur le passage suivant des Dialogues de saint 
Grégoire : 

a Saint Benoit se trouvant seul un Jour vit arriver à lui un petit 
« oiseau noir, vulgairement appelé Merle^ qui se mit à voleter 
« autour de lui, en lui frappant le visage de ses ailes. Le saint 
• aurait pu se saisir facilement de l'oiseau, mais il le fit fuir d'un 
.« signe de croix. Pendant tous les jours suivants, il fut en proie à 
« de si violentes tentations qu'il ne put en détruire l'effet qu'en 



120 NOTES , 

« se jetant tout nu sur les orties et les ronces qu'il trouva aux 
« environs de sa cellule. Il en sortit le corps tout meurtri, mais 
« Tàme délivrée des obsessions immondes qui étaient venues Tas- 
« saillir. » Isidore atteste que les merles de i'Achaie sont blancs. 
Sur ce, les mystiques s'empressant d'opposer le merle blanc au 
merle noir (de même que Platon opposait le coursier blanc au 
coursier noir), considèrent le premier comme l'emblème des plaisirs 
permis et le second comme l'image des voluptés impures. Ils y trou- 
vent aussi la figure des deux sœurs Rachel et Lia, la vie contem- 
plative et la vie active^ Que de belles choses à propos d'un merle ! 

LE TIGRE 



RAPIDE en sa course et terrible en sa colère, le tigre poursuit 
te chasseur qui lui a ravi ses petits ; mais celui-ci à Taide d'un 
miroir échappe à son ennemi, qui se plaît à contempler son image; 
ne pouvant résister à cet attrait s^arrôte complaîsamment devant 
le fatal miroir ot ne songe plus aux petits qu'on lui a enlevés. 

Deux chansonniers Adam de la Halle et Bestourné se sont com- 
parés au tigre que les chasseiirs prennent au miroir» 

En mon chant di que je sui tout sanblans 
A la beste qui ligre est appelée ; 
En pluâors boss est main et soir manans, 
Et par chaut teos et par froide gelée. 
Par miréor la convient deceToir, 
A irestous ceaus qui la vuelept avetr ; 
Si le gete-on devant, einuii le vis. 
Et quant le voit« lors est si esbabis 
Qu'illuequcs est et retenus et pris. 

Dans l'iconographie religieuse, le tigre séduit à la vue d'un miroir 
dans lequel il se contemple, figure très-bien le vaniteux épris de sa 
personne, et le maladroit Narcisse victime de son admiration pour 
lui-même. 

L'UNICORNE 



C 



ET animal n'a qu'une corne au milieu du front : il est le seul qui 
ose attaquer l'éléphant. De son pied, tranchant comme une aie- 



NOTES 121 

melUf il lui perce le ventre et YocciL Les chasseurs, pour prendre 
cette bète formidable, font avancer une jeune vierge dans la forêt 
où elle a son repaire. Aussitôt que l'unicome Ta aperçue, il se ra- 
doucit, accourt vers elle, se couche sur ses genoux, et se laisse 
prendre par les chasseurs. » 

« C'est ainsi que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui avait voulu 
revêtir notre humanité dans le sein de la Vierge Marie, fut trahi 
par les Juifs et livré à Pilate (1). » 

La croyance à l'existence d'un quadrupède unicorne ou monocéros, 
remonte & une très-haute antiquité : nous la trouvons dans les récits 
de Ctésias (2), amplifiés par Elien (3) et reproduits par les na^ 
turalistes et les poètes. Cuvier, dans ses notes sur le VIII^ livre 
de Pline, croit pouvoir conclure des différentes traditions relatives 
à ce sujet, que cinq animaux unicomes ont été décrits par les an- 
ciens : ce sont Tàne indien, le cheval unicorne, le bœuf unicorne, 
le monocéros proprement dit, et enfin Toryx d'Afrique. Tout cela 
pourrait bien n'avoir été qu'une mauvaise appréciation du rhino- 
céros (û). 

Quant au conte qui fait tomber le terrible animal aux pieds d'une 
jeune fille, il est aussi très-ancien, et il est arrivé jusqu'à nous 
augmenté et embelli par l'imagination orientale. Les écrivains 
arabes cités par Bochart (5), font connaître les propriétés merveil- 
leuses attribuées à la corne du monocéros, qui est longue d'une 
demi-toise. Selon Ctésias, on en faisait des vases à boire, et ceux 
qui s'en servaient n'étaient sujets ni aux convulsions, ni à l'épilepsie, 
ni à être empoisonnés, pourvu qu'avant de prendre du poison, 
ou qu'après en avoir pris, ils bussent dans ces vases de l'eau, du 
vin ou d'une autre liqueur quelconque . Un auteur arabe assure que, 
si l'on coupe cette corne par le milieu en long, on y trouve^Ia figure 



(1) Sic Dominus Jesus-Cliristus, spiritualis unicornis, descendens in utc- 
rum Virginis per carnem ex ea sumptam captus a Jadxis, morte crucis daig- 
na tus est (Hugues de Saint' Victor), 

(2) Indica^ cap. xxv. 

(3) Lib. IV, cap. Lil. 

{Ji) Les Anglais qui paraissent plus curieux que d'autres de retrouver 
la Licorne dans la nature, parce que c'est un des supports des armoiries 
royales, ont prétendu récemment qu'il en existe dans l'intérieur de l'A- 
frique et dans THindostan. Mais celte assertion, dit Cuvier, n'a pour elle 
aucun Européen pour témoin oculaire. 

(S) Ilicrozoïcony liv. III, ch. xvi, l'« partie. 



122 NOTES 

d'aa homme, d*ua oiseau ou de quelqa*autre objet dessiné en blanc 
avec beaucoup de délicatesse, et occupant toute la surface interne 
de cette corne, depuis la base jusqu'au sommet. 

Mais, sans nous arrêter à rappeler tout ce que rapportent ■ les 
« Levantins eu leurs légendes » nous ferons remarquer que l'his- 
toire de Tunicorne, réduite aux circonstances mentionnées dacs les 
Bestiaires, ne pouvait manquer d'être saisie avec empressement pour 
l'enseignement religieux, auquel elle offrait une de ses plus ingénieuses 
allégories (1). On conçoit aisément les motifs qui ont rendu son 
emploi fréquent dans l'iconographie chrétienne. C'était un sujet tout 
à fait propre à devenir promptement populaire : Bestiaires divins ou 
Bestiaires d'amour se seraient bien gardés de ne pas en orner leurs 
récits. MM. Martin et Cahier ont vu sur les vitraux de la cathédrale de 
Bourges la représentation du mystère de l'incarnation sous l'allégorie 
d'une chasse de licorne. La bote est lancée par deux limiers ac- 
couplés que suit un ange sonnant du cor et la licorne (figure de J.-C] 
se jette dans le sein de la vierge Marie qui l'attend assise. Les deux 
paires de chiens sont la miséricorde et la vérité, la justice et la 
paix ; le piqueur ailé, l'archange chargé de l'annonciation. L'uni- 
corne reposant sur les genoux d'une jeune fille, et sur le point d'ôtre 
tuée par le chasseur, est aussi représentée sur un des piliers de l'église 
Saint-Pierre de Caen, à côté du pélican. Non loin de là sont aussi 
reproduits par le sculpteur deux sujets empruntés aux fabliaux, 
Aristote sellé et bridé portant sur son dos la maîtresse d'Alexandre 
flère de tenir en laisse la philosophie dans la personne de son 
plus illustre représentant, et Virgile suspendu en l'air dans un 
panier^ victime do la vengeance d'une autre fc-onme. 

Thibault, comte de Champagne, qui parait très-versé dans la 
connaissance de notre zoologie légendaire, s'est comparé à l'uni- 
corne dans le couplet suivant, que nous reproduisons, pour montrer 
combien étaient devenus familiers les sujets traités dans les 
ouvrages tels que celui de Guillaume et de Richard de Fourni val : 

Ainsi com unicorne sui. 
Qui s'esbahit en regardant. 
Quant la pucelle va mirant, 

(1) Hexaemôrony p. ftO; Pierre Dair.ien, lib. H, Epître 8; Manuel Plillé 
De VCnagre et de sa Corne ; Albert-Ic-Gra:i(l, De Animalibus, WV, XXIlt 
tract. 2 ; etc. , etc. > 



NOTES 123 



Tant est lie de son ami; 

Pasmee diiet en son geron; 

l^rs Tocit on en tra!son. 

Et moi ont fait de tel semblant 

A mors et ma Dame, por voir : 

Mon cuer n*en puis point ravoir (t). 



LA PANTHÈRE 



EN droit roman^ la panthère se nomme louve cervière (2). Elle n'a 
jamais eu sa pareille au monde : elle est blanche, rose, violette, 
bleue, jaune, verte, noire et grise. Quand elle a bien bu et bien 
mangé, elle fait entendre un mugissement qui s'entend de tout le 
pays à Tentour ; et il sort de sa bouche une si bonne odeur, quMl 
n^est dans le voisinage aucune bute qui puisse s'empêcher de venir à 
elle et de se mettre à sa suite. Le dragon seul n'a plus tôt senti cette 
odeur, qu'il s'enfonce dans la terre et s'y cache, sans oser ea sortir. 

En exagérant quelques>unes des propriétés reconnues à la panthère 
par Âristote, Théophraste, Elien et Pline, l'auteur du Physiologus 
a pu facilement composer la description de cet animal telle que 
nous la donnons ici (3). Nous trouvons déjà dans VHexaemeron 
d'Eustathe, les éléments de l'explication donnée par les Bestiaires, 
tt Je suis en la maison de Juda le lion, et dans celle d'Ephrem la 
panthère. » Comment rendre raison de cette comparaison faite par 
Osée (4)? Rien de plus simple. Jésus-Christ n'a-t-il pas appelé à 
lui toutes les nations, depuis les païens jusqu'aux enfants d'Ismaôl 
eux-mêmes? C'est ce qu'annoncent les couleurs variées dont est 
ornée la panthère. Ses commandements , plus doux que tous les 
parfums, c'est cette haleine odorante à laquelle les animaux ne 



(1) Poisiea du roi de Navarre, t. II, p. 70. 

(2) Philippe de Thaun donne ce nom à lliyëne; aujourd'hui le loup-cer- 
vivr est le lynx. 

(S) Nous n'avons pas 3i établir quel était au juste l'animal désigné sous 
le nom de panthère ou de pantlier, deux noms que Buflfon ne veut pas que 
Ton confonde. C'est un point sur lequel Bochart a fait une assez longue 
dissertation, sans conduire à un résultat bien satisfaisant. JHerozoïcon, U l„ 
p. 802 et suiv. 

(4) Ch. v, v, 14. 



124 NOTES 



peuvent résister: In odore unguentorum tuorum curremus (1). Les 
poëtes du moyen âge ont connu la propriété de la panthère : 
Bernard de Ventadour y fait ainsi allusion : 



EnsemeiU com la panthère 

Qui porte tans bone odo?\ 

Que non est beste sauvage 

Que par force et par outrage, etc. (2). 



Cette bonne odeur exhalée par la panthère lui sert, d*après Elien, à 
attirer à elle les animaux qu*elle dévore, lorsqu'ils se trouvent à sa 
portée. 

Pour peu que Ton veuille presser les termes de la comparaison 
afin d*en faire sortir de nouveaux rapports, on fera remarquer, avec 
Hugues de Saint-Victor (3), que ce n*est qu'après trois jours de som- 
meil que la panthère, rassasiée de nourriture, sort de sa retraite et 
donne le signal qui attire tous les animaux sur ses pas. Ce ne fut 
qu'après trois jours aussi que Jésus-Christ, abreuvé d'humiliations et 
rassasié des mauvais traitements que lui avaient fait souffrir les 
Juifs, sortit de son tombeau pour le salut du monde. Et le mauvais 
homme qui, ne pouvant ouïr la parole divine ni en souffrir l'inef- 
fable douceur, se tient éloigné de l'Eglise, par qui peut-il être figuré, 
sinon par le dragon qui s'enfuit devant la panthère ? Mais ce dragon 
n'est-il pas plus expressément encore l'image de Satan, qui, à la 
venue du Sauveur, s'est enfui au plus profond de l'enfer où Notre- 
Seigneur est allé le chercher et le punir? 

Les commentateurs n'auraient pas été plus embarrassés pour 
trouver une glose convenable au fait mentionné par saint Isidore, qui 
raconte que les petits de la panthère ne peuvent sortir du sein de 
leur mère sans le déchirer cruellement avec leurs ongles ; ni à celui 
que le Physiologus lui-même avait emprunté à Pline, lequel expose 
comment les Hyrcaniens parvenaient à prendre les panthères en 
laissant à leur portée des viandes empoisonnées, et comment ces 
animaux s'y prenaient pour rendre nuls les effets du poison {k\ 



(1) Cantique des Cantiques^ ch. i , v. 3. 

(2) Clié par l*abbé De La Bue» p. 69, t. P^ 

(3) De BestUs, cap. xxui, p. 426. 

(k) Ap. Vincent de Beauraia, l. XIX, ch. 2C0. 



À 



NOTES 125 



LE PAON 



ON lit dans la Bible historiale : Le paon, disent les vieilles femmes, 
a la voix du Diable, la tôle du serpent, le pas du larron et la 
plume de l'ange. 

L'auteur du Volucraire, Osmont, le clerc (1), dit que le pnon 
chante d'une manière hideuse et que sa tête ressemble à celle du ser- 
pent.II possède une merveilleuse queue qu'il s'empresse d'étaler, en 
faisant la roue, aussitôt qu'il s'aperçoit qu'on l'admire. Il lève alors 
avec orgueil sa tôte ; mais il la baisse tristement, lorsqu'il regarde 
ses pieds. D'après l'explication donnée par le bon clerc, le paoa 
dont la voix épouvante, figure le prédicateur qui, en tonnant contre 
le péché, nous le fait détester. Sa marche est noble et majes- 
tueuse : Le fidèle marche avec la même sûreté dans la voie de la 
vertu. L'homme, heureux et fier quand il a fait le bien, peut, 
comme le paon, lever la tête et faire la roue : mais quand il jette 
les yeux sur la Sainte Ecriture qui lui apprend la bassesse de la 
condition humaine, il baisse humblement la tête. La poitrine du paon 
est belle et ferme ; elle est couverte de brillantes plumes d'azur : 
telle doit être l'âme pure et sainte. Les yeux qui parent la queue 
du paon, sont l'emblème des vertus qui doivent orner le cœur de 
l'homme. Il ne saurait avoir les yeux trop ouverts sur lui-même : 
mille fois par jour il doit se regarder, afin de se mieux connaître. 
Selon l'opinion de certains naturalistes amis du merveilleux, la chair 
du paon ne se corrompt jamais ; elle ne subit pas la loi de des- 
truction à laquelle toute chair est sujette. Cette propriété fournit 
h saint Augustin, le raisonnement suivant : 

« Les infidèles, dit-il, me demandent comment les corps des dam- 
« nés subsistent, sans se consumer au milieu des flammes éter- 
n nelles. Qu'ils me disent pourquoi la chair du paon est si dure 

(1) Le Volucraire ne décrit qu'un petit nombre d*oiscaux, il se termine 
par ces quatre vers : 

Dou latin a trait ccste rime 
Osmons li clers par soi méismc, 
Proiez por lui : si ferez bien, 
Qu il ne vous a menti de rien. 



126 NOTES 

« qu'elle ne se coiTompt jamais ? Ce privilège, le corps du divin 
« Platon ne Ta p^s eu et le paon le possède. • On sait maintenant 
que le paon n'est pas sur ce point plus privilégié que le divin Pla- 
ton. Si donc l'argument de saint Augustin a pu paraître péremp- 
toire aux infidèles de son temps, on peut croire qu'il aurait peu de 
poids auprès des incrédules du nôtre. 

On a quelquefois symbolisé l'Eglise par le paon , qui figure alors 
la sollicitude maternelle avec laquelle elle étend sa surveillance sur 
l'universalité de ses enfants. 



LA GRUE 



LES anciens, en ce qui concerne les grues, aimaient surtout à 
répéter les récits dans les(iue)s les poètes ont célébré les pré- 
tendus combats de ces oiseaux contre les Pygmées, nains de deux 
pieds de haut, dont la patrie n'a jamais été indiquée avec préci- 
sion. Au moyen âge, les mystiques les ont proposées aux religieux 
comme des modèles d'ordre et de vigilance. Leur vol est élevé, 
leur marche régulière, les plus habiles servent de guides à la troupe 
voyageuse, qu'elles animent de la voix, faisant place à d'autres 
lorsqu'elles sont fatiguées. Pendant la nuit, des sentinelles font la 
garde en tenant dans une de leurs pattes de petites pierres dont la 
chute doit les réveiller si elles venaient à s'endormir. Il est facile 
de développer un pareil texte, pour montrer dans ces prudents 
oiseaux un salutaire exemple à suivre. Il faut, comme les grues, 
élever son vol vers les régions supérieures, obéir à la voix des su- 
périeurs qui veillent pour la sécurité commune et combattent l'in- 
fluence des esprits infernaux. Le frère qui fait la garde porte le 
Christ en son cœur, comme la grue porte dans la patte la pierre 
qui doit la préserver du danger. Occupé du salut de tous, il doit 
avoir grand soin de conserver sa pierre, c'est-à-dire de ne pas 
perdre de vue la loi donnée par son divin maître; sans cette pré- 
caution, il s'endormirait dans le sommeil du péché. On dit que 
les plumes de la grue deviennent de plus en plus noires à mesure 
qu'elle vieillit; c'est l'emblème du vieillard, dont l'&me se trouble 
et s'obscurcit au souvenir des fautes qu'il a commises et sur lesquelles 
il gémit. C'est ainsi, disent les écrivains religieux, après les Pères 



NOTES f^J d27 

de TEglisc, quo les oiseaux peuvent servir Ù tracer aux hommes 
pieux la roi^te quMls doivent suivre. 



L'HIRONDELLE 



L'hirondelle connaît le temps convenable pour se mettre en voyage, 
et Israël n'a pas connu Tarrivée du Seigneur (l). Elle est dans 
ce cas le symbole d'une prévoyance supérieure à celle des hommes. 
C'est une hirondelle qui, laissant tomber, en volant, de sa âento sur 
les yeux de Tobie, fut cause qu'il perdit la vue. Elle signifie alors, 
selon Bède le Vénérable, l'orgueil et la légèreté (2). Elle fait tout en 
volant ; on ne saurait compter les tours et détours (les méandres, 
comme dit Buffon), de son vol aérien. Le sage docteur dont elle est 
alors l'image, ne s'attache pas à la terre, et s'élève vers les régions 
supérieures ; son esprit investigateur cherche à pénétrer dans tous 
les mystères des Saintes Ecritures. Aucun oiseau do proie ne peut 
saisir l'hirondelle : aucune ruse du démon ne saurait surprendre un 
saint docteur. Après le froid de l'hiver, elle revient joyeuse messa- 
gère du printemps ; et c'est aussi après avoir quitté le froid mortel 
du péché, que le fidèle retrouve la douce chaleur de la vertu. 
L'hirondelle, dit Tertullien, après avoir crevé les yeux de ses petits 
peut leur rendre la vue : image du pécheur qui sort de son cou- 
pable aveuglement. Toutes ces similitudes sont sérieusement déve- 
loppées par Hugues de Saint-Victor et les autres écrivains, pour 
qui tout dans la nature est mystère et symbole. 



LE PÉLICAN 



LE pélican est un oiseau merveilleux qui habite les bords du Nil. 
Il en est de deux espèces : l'une ne vit que de poisson et l'autre 
mange des vers. Quand les petits du pélican sont devenus grands, 
ils frappent leur père à coups de bec, et celui-ci dans su colère 

(1) Saint Jérôme, 8. 

(2) In Tobiam, 2. 



128 NOTES 

les tue. Mais trois jours après, il revient vers eux, se déchire le 
flanc avec son bec, et son sang répandu sur ses petits les rappelle 
à la vie. 

Il ne s'agit point ici, dit Guillaume, d*un conte d'Arthur, d'O- 
gier ou de Charlemagne. Nous sommes les enfants du Dieu qui 
nous a nourris et nous fait croître, et nous l'avons frappé au visage : 
nous l'avons renié, et il nous a abandonnés aux mains du félon per- 
fide. Mais, malgré nos crimes, Jésus-Christ nous a soustraits au 
pouvoir de Satan et à la mort, en versant pour nous son sang 
précieux. 

Elien (1), d'après Aristote, dit au sujet du pélican, qu'il avale 
des coquillages, et qu'après les avoir réchauffés dans son estomac, 
il les r^ette tout ouverts, et de cette manière se procure des ali- 
ments. C'est au Physiologus que saint Epiphane emprunte le récit 
qui fait de cet oiseau l'emblème de l'amour paternel et le symbole 
du plus profond mystère de la religion chrétienne. S'autorisant du 
texte : Similis factus sum pelicano solitudinis^ simple allusion 
sans doute à la tristesse qui fait rechercher au pélican les lieux 
tristes et déserts, il y ajoute le commentaire si souvent reproduit 
depuis. 

Dans l'admirable hymne de saint Thomas-d'Aquio , Adoro te sup- 
pîex^ etc. Jésus-Christ y est figuré par le pélican: 

pie Pellicanc, Jesu Domine 
Me immunduin munda tuo sanguine 
Cujus una Ktilla Sdivum facere 
Totum quit ab omni mundum scdene. 

M. Didron a vu dans le chœur de l'église de Haarlcm un ancien 
lutrin (lui servait en même temps de tronc. Il se compose d'un 
pélican qui s'ouvre le ventre, et c'est par cette plaie, stigmate de 
la charité par excellence,que les fidèles introduisaient leurs aumônes. 
Beau motif que je ne connaissais pas encore , dit-il. Il existait un 
lutrin du même genre dans le chœur de l'église de Saint-Amé, à 
Douai. 

Elien s'était borné à le ranger, comme la cigogne, parmi les oi- 
seaux qui témoignent leur tendresse pour leurs petits en rejetant, 
pour les nourrir, les mets qu'ils ont avalés ; c'est sur ce dernier 

(1) De Auimatibvs, lib. III, y, 20 et 23. 



NOTES 129 

fait que les Egj'ptiens avaient fondé leur opinion sur la bonté du 
pélicaa ; et, d'après Horus, ce serait le vautour qui donnerait 
Texemplc d*un dévouement plus admirable, en se frappant la cuisse 
pour nourrir ses petits du sang qui en jaillit. 

Quoi quMl en soit, les circonstances dont est accompagnée l'action 
que le Physiologus attribue au pélican, et dont aucune observation 
ne prouve la réalité, sont, comme les légendes devenues tout à 
fait populaires, l'objet des récits les plus divers. Selon saint Epi- 
phane, c'est la mère, qui, par la vivacité de ses caresses, étouffe 
ses petits qu'elle rappelle trois jours après à la vie en s'immolant 
pour eux. Isidore dit simplement qu'ils sont tués par leur père. 
Dans les auteurs cités par Âlbert-le-Grand et Vincent de Beauvais, ce 
n'est qu'après avoir été frappé lui-môme par ses petits, qu'il s'irrite 
jusqu'à leur ôter la vie, et il la rachète ensuite au prix de son 
sang. Comme la méchanceté des petits fait ressortir davantage la 
tendresse du père, qui rend ainsi le bien pour le mal, Hugues de 
Saint-Victor admet de préférence cette dernière version, qui est 
aussi, comme on le voit, celle de Richard do Fournival ; et il l'ap- 
puie sur cette parole d'Isaîe : Filios enutrivi et exaltavi, ipsi autem 
spreverunt me. Voici le commentaire de l'écrivain mjrstique : « Nous 
avions frappé notre Dieu au visage; nous avions abandonné ses 
commandements ; nous l'avions renié lui-même. Et cependant il a 
livré son Fils au supplice; la lance d'un soldat a percé le flanc 
d'où sont sortis l'eau et le sang qui ont servi à notre rédemption. 
L'eau est la grâce du baptême, et le sang, le calice qu'il nous a 
donné à boire, pour la rémission de nos péchés. » 

Dans les vers consacrés au pélican par les auteurs de V Image 
du Mondes c'est un serpent qui, s'emparant de son nid pendant son 
absence, immole ses petits : 



Quant ses poocins laisse, et revient 
Pour paistre, aussi com il covient. 
Les triieve mors, ce li est vis ; 
1^18 fiert son bech dedens son pis. 
Tant que li sanc en raie fors. 
Dont h poucin revicnent lors (1). 



(1) Wlnwge Uh Mondc^ ou le Livre de CUrgie^ Ms. de la BIbl. Nat. Les 
fiôntrées (l*ynde. 



130 NOTES 

C'est ainsi qu'au xvi« siècle, Du Bartas racontait le fait dans sa 
Semaine^ en empruntant son style h l'école de Ronsard, et sa science 
aux trayaux érudits de Belon, de Rondelet, de Gesner et d'Aldroyande* 

far si tost qu'il les void meurtris par le serpent. 
Il besche sa poictrioe et sur eux il respend 
Tant de vitale hcmeur, que, réchaufies par elle, 
Ils tirent de sa mort une vie nouvelle : 
Figare de ton Christ qui s*est captif rendu, 
Poar afrancbir les serls; qui, surTarfore estendn, 
iDDocent a versé le sang par ses blessures, 
Pour garir du serpent les létbales morsures. 
Et qai s'est volontiers d'immortel fait mortel, 
Afin qu'Adam fût bit de mortel immortel (1). 

Vincent de Beauvais et Albert complètent ces détails sur le pélican 
en ajoutant qu'épuisé par la perte de son sang, il est obligé de 
rester dans son nid ; alors, parmi ceux pour lesquels il s'est dévoué, 
les uns trop paresseux pour sortir, se IsUssent mourir de faim ; les 
autres pourvoient à leur nourriture et à celle de leur père ; d'autres 
ne songent qu'à eux-mêmes, et ne paient ses bienfaits que par une 
noire ingratitude. Mais aussitôt qu'il a recouvré ses forces, il sait 
exercer à leur égard une justice distributive, en traitant chacun 
d'eux selon ses œuvres. 

En résumant cette longue suite de récits relatifs à un acte de ten«* 
dresse que l'Eglise a choisi comme le symbole du plus sublime dos 
sacrifices, nous ne pouvons oubher les beaux vers dans lesquels un 
poète contemporain (2) rigeunissant un s^jet sur lequel la poésie 
semblait avoir épuisé toutes ses formes, a fait du pélican l'emblème 
des poètes qui ont été les martyrs de leur génie, et qui ont dû 
quelquefois leurs plus beaux chants aux plus grandes douleurs : 

Lui gagnant à pas lents une roche élevée 

De son aile pendante abritant sa couvée, 

Pécheur mélancolique, il regarde les cieux I 

L« sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte 

En vain il a des mers fouillé la profondeur ; 

L'Océan était vide et la plage déserte; 

Pour toute nourriture il apporte son cœur, etc. 

(1) Le cinqutesme jour de la sepmainCy p. 247 {Œuvres de Guillaume 
de Saluste de Du Bartas, Paris, 1611, in-f). 

(2) Alfred de Musset {Poésies diverses, La Nuit de Mai, p. 540. Char- 
pentier, Paris, 184G. 






NOTES 131 



LE CASTOR 



LE castor possède, dans une petite poche qu'il porte sous son 
ventre, un suc dont la médecine se sert avec avantage. Lors- 
qu'il se voit poursuivi, il se h&te de se débarrasser de l'objet qu'on 
cherche à lui enlever, et de le jeter au devant des chaaseurs ; à ce 
prix, il sauve sa vie. 

Le chrétien, poursuivi par le félon^ doit lui jeter à la face ce qui 
est à lui, c'est-à-dire la fornication, l'adultère, l'ivrognerie, etc. Le 
démon voyant qu'il n'a plus rien à prétendre, abandonne sa proie. 
Nous n'avons point à nous occuper ici du castoreum^ ni des 
propriétés médicales qui lui ont été attribuées par les anciens. Ils 
ont eu principalement en vue le castor de l'Euxin, qu'ils appelaient 
castor ponticus. Les naturalistes du moyen âge, et surtout les mé- 
decins arabes, ne se sont pas attachés à décrire ses mœurs et à ob*- 
server de près ce génie de la construction, qui lui a valu depuis une 
si grande célébrité. Les pages éloquentes que Buffon a consacrées à 
l'animal qu'il appelle « l'architecte des forêts du Canada , » sont 
connues. Les détails que notre grand naturaliste empruntait aux 
récits des voyageurs lui avaient fourni la matière d'une description 
qui, en plus d'un point, a été rectifiée par la science moderne. Mais 
l'auteur et les traducteurs des Physiologus n'ont connu du castor 
ou fiber (1) que la plus contestable sans doute de ses propriétés. 
Elle leur permettait d'offrir, à l'aide d'une image dont ils ont assez 
ingénieusement tiré parti, la perspective du désappointement éprouvé 
par l'ennemi de notre salut, lorsque le pécheur qu'il avait rempli de 
ses inspirations funestes, brise ses chaînes, et, pour nous servir de 
l'expression de GuiUaumo, « les lui jette à la face. » Ils saisissent 
tout naturellement cette occasion de commenter ceux des textes 



(1) Le castor, en langue romane, est appelé bièvre. Anus avons peine à 
croire, avec M. Bory de Saint- Vincent, que le nom de Riëvre que porte la ri- 
vière des Gobelius, venait de ce que ses rives furent autrefois fréquentées 
par des castors, quand elle ns coulait pas encore dans Po-ris, et que la Gaule, 
couverte de forêts sauvages, devait ressembler bien plus au Canada qu'à 
la France, 



1 32 NOTES 

sacrés où se rencontrent des sentiments et des maximes qui parais- 
bent tendre au môme but (1). 



LE PIC 

LK pic, dit saint Epipliane, est un oiseau de plusieurs couleurs, 
de même que le diable dont il est l'image. Lorsqu'il trouve un 
arbre creux, ce dont il s'assure en y enfonçant son bec ou en y appli- 
quant son oreille, il y fait un trou et y construit son nid. Mais il 
l'arbre est solide, il va porter son nid ailleurs (2). 

C'est ainsi que le diable, auscultant l'homme, s'assure de la fai- 
blesse et du vide de son cœur. Si sa poitrine sonne creux, il s'y 
établit; mais s'il sent de la résistance ou de la vigueur, il prend la 
fuite et va chercher une proie plus facile. 



LE HÉRISSON 



LE hérisson est très-adroit. Quand le raisin est mûr, il se dirige 
à petits pas vers la vigne, monte sur le pampre, le secoue et ea 
fait tomber les graines ; puis, se roulant sur ces graines, il les perce 
de ses aiguillons et retourne à sa demeure tout chargé de butin. 

« Si le diable s'aperçoit que tu te montres disposé à te laisser 
aller aux préoccupations mondaines, il se hâte de courir sur toi ; il 
secoue ta vigne ou ton pommier spirituel, et t'enlève tous les fruits 
que tu aurais pu en recueillir. ■ 

Aristote, Élien et Pline ont parlé du hérisson dans les mêmes termes. 
Le premier lui attribue une prévoyance vantée par saint Ambroise, 
et qui le porte à donner à son habitation deux ouvertures opposées, 
l'une au nord et l'autre au midi, en sorte qu'il peut toujours pro- 
téger sa demeure contre le vent. Son adresse à s'emparer des fruits 



(1) M Reddite omaibus débita ; cai tributuoi, tribatam; cul vecUgal, vec- 
tigal ; cui honorum, honorem. » Saint Paul, Ad Romanos Epiat.i cap. xiu , 

v. 7. 

(2) On prétendait que cet oiseau devait son nom à Picus, fils de Saturne, 
qui remployait fréquemment lorsqu'il consultait les auspices. 



NOTES 133 

de la vigae amenait tout uatureUement les commentaires mystiques : 
Posuerwit me custodem in vineis, dit Salomon, et vineam meam 
non custodivi (1). L'idée du hérisson devait donc rappeler celle de 
l'ennemi toujours vigilant, qui enlève au chrétien les fruits de ses 
bonnes œuvres. Elien dit qu'il s'attache de préférence aux fruits du 
figuier (2), ce qui rendrait l'assimilation au démon tout aussi natu^ 
relie ; il y ajoute des détails sur le soin avec lequel il conserve ses 
provisions pour l'époque où la terre ne produit plus de fruits. Saint 
Grégoire, admirant aussi l'habileté avec laquelle il se défend contre 
ses ennemis en se roulant sur lui-même et en opposant à leurs at- 
taques un globe hérissé de pointes, tire de cette circonstance une 
j[eçon pour engager l'homme à montrer la même adresse pour s«, 
garantir des pièges que lui tend le démon (3). 



L'HYDRE ET LE CROCODILE ou COQUATRIX 



L'hydre est un animal moult sage et qui sait bien faire dommage 
au coquatrix. Le coquatrix est cette fière bête qui vit dans le 
Nil. Il a vingt coudées de long, quatre pieds armés d'ongles, les dents 
aiguës et tranchantes. S'il rencontre l'homme, il le tue ; mais il en 
demeure inconsolable pendant le reste de sa vie. Lorsque l'hydre, 
qui est plus habile que son ennemi, le voit plongé dans le sommeil, 
elle va se rouler dans la fange, et quand elle en est toute souillée, 
elle s'élance dans la gueule du coquatrix, pénètre dans son ventre et 
lui déchire les entrailles. 

« De môme que le serpent tue le coquatrix, de môme Notre-Sei- 
^neur Jésus-Christ, en enveloppant sa divinité dans un corps hu- 
main, a pu tuer et l'enfer et la mort ; « O mort, avait-il dit, je serai 
ta mort! » 



(1) Cantique des Cantiques, cap. i, v.5. 

(2) De AnimalibttSt lib. III, chap. x. 

(3) Nous renvoyons à Pline (liv.VIlI, chap. 56) pour les moyens employés 
par le liérisson dans U but de détériorer sa peau et ses aiguillons, parties 
pour lesquelles il sait bien qu*on le poursuit. Nous n'avons pas à nous 
occuper non plus de? remèdes que la chair ou les os brûlés du hérisson de 
mer peuvent offrir, selon Avicenne et les médecins arabes, qui, du reste, ont 
emprunté uni» partie do leurs recettes à Eliun, liv. XIV, chap. ir. 



134 NOTES 

On reconnaît ici les détails donnés par les écrivains anciens sur 
le combat de Tichneumon contre l'aspic et contre le crocodile. 
Pline (1) nous montre ricbneumon se roulant dans le limon ainsi 
que rhydro de nos Bestiaires, et marchant sur son ennemi après 
s'être cuirassé en quelque sorte de plusieurs couches de boue. Dans 
sa lutte contre l'aspic, il tient sa queue droite, et se présentant par 
derrière, reçoit des morsures impuissantes jusqu'à ce que, épiant de 
côté le moment favorable, il saisisse son ennemi à la gorge. C'est 
lorsque le crocodile, chatouillé agréablement par le bec du trochi- 
lus (2) entré dans sa gueule qu'il nettoie en sautillant, a dilaté le 
plus qu'il a pu son gosier, que l'iclmeumon s'y élance comme un, 
trait et lui ronge les intestins. 

Les anciens avaient aussi doué le crocodile de cette sensibilité équi- 
voque, qui le faisait gémir sur le sort de l'homme devenu sa victime ; 
ce qui l'avait fait prendre pour un des symboles de l'hypocrisie (3). 
L'auteur du De Natura Rerum (4) attribue le même fait aux har- 
pies, et il en donne une raison assez spécieuse: « Les harpies, dil-il, 
sont des monstres ailés qui ont des visages humains. Poussées par 
une faim toujours dévorante^ elles tuent le premier homme qu'elles, 
rencontrent dans le désert qu'elles habitent ; mais quand elles ont 
aperçu sa figure, elles poussent des cris de douleur, en reconnaissant 
en lui leur propre image. 

« S'il en est ainsi, dit un théologien du xiii« siècle, Jean de. 
Galles (5), quelle doit donc être la douleur de l'homme, qui a reçu 
la raison en partage, lorsqu'il a immolé son semblable, que dis-je, 
son frère en Jésus-Christ, que Dieu lui avait commandé de chérir 
comme lui-môme ! » 

(1) Histoire naturelle, lîv. VIII chap. xxxvi et suiraut. 

(2) Le roitelet: k Adonc vient ung petit aizfau conime roytellet ou Roy 
Bertaultqui lai voile par (levant la guenllc pour lui faire ouvrir.» {DesPro- 
prietez des testes, p. 527.) Le nom de Roy Bertault est resté dans la langue 
populaire. 

(3) Saint-Just a dit dans son réquisitoire contre Danton et ses coaccusés : 
« Le crocodile pleure aussi 1 » 

(U) Ap. Vincent de Beauvais, Spéculum naturale, lib. XVI, f° 203. 

(5) Nous empruntons ce passage à l'extrait d*un des ouvrages inédits de Jean 
de Galles, que notre confrère, M. Charma, a publié dans sa Notice sur un 
Manuscrit de la Bibliothèque de Falaise : a Multo magis homo ratione pre- 
ditus débet dolore se occidissê hominem similem sibi, et maxime chnstianum 
commembrum suum, quem precepit ei Deus diligere sicut se ipsum. » {Mé- 
moires de la Société des Antiquaires de Nyrmandie, 2* série, IX*' vol.,p. 51.) 



NOTES 135 

L*auteur du Physiologus ne s*étalt nullement occupé de s'assurer 
de la vérité du fait qu'il racontait. II lui paraissait heureusement 
choisi pour offrir une nouvelle figure du triomphe remporté sur 
Tenfer et sur la mort par le Sauveur des hommes, et il était fier 
de pouvoir s'écrier avec l'Apôtre : Ubi est^ mors^ Victoria tua ? Ubi 
est , mors , stimulus tuus (1) ? Car, comme le dit Philippe de 
Thaun, ainsi que l'hydre sort vivante du ventre du crocodile qu'elle 
met à mort^ ainsi Notre Seigneur Jésus-Christ 

Vis entrât en enfern 
E vis isit de enfern, 
D'enfer les bons getat. 
E les mais i laissât. 



LA SERRE 



LA serre est un monstre ailé, qui habite les mers. Quand elle voit 
un vaisseau cingler à pleines voiles, elle étend ses ailes pour y 
recueillir tont le vent, et court de toutes ses forces en avant du vais- 
seau. Mais quand elle est fatiguée de ce travail inutile, elle replie 
ses ailes comme si elle s'avouait vaincue, et se laisse engloutir par 
les flots. 

« Le monde est une mer, que les hommes de bien traversent sans 
crainte; et la serre est l'image d'hommes qui après avoir bien 
commencé) se découragent et se laissent vaincre par la paresse : ils 
succombent alors aux tempêtes, c'est-à-dire aux vices et aux péchés. » 

Pline a cité et non décrit (2) un animal auquel il donne le nom de 
serra. C'est peut-être celui dont parle saint Isidore; mais la descrip- 
tion que celui-ci en fait, prouve qu'il n'a pas eu en vue le monstre 
que mentionnent les Bestiaires, serra nuncupatur, quia serratam 
cristam habet^ et subter tiutans naves seoat (3); ce qui pourrait 
désigner jusqu'à un certain point l'espadon ou la scie. La propriété 
d'arrêter les vaisseaux rappelle les récits dont Vechineis ou rcmorn 

< 

(t) Saint Paul, Ad Corinthios Epist, /, cap. xv, v. 55. 

(2) Pline, liv. IX, chap. il, liv. XXXII, cliap. ii. 

(3) Originum, lib. XII, p. 82. 



136 NOTES 

a été si souvent l'objet. Mais les ailes que lui donne Kichard. et 
les détails qu'y ajoute Philippe de Thaun , 

E teste ad de 11 un 
E eue a.t de peissun 

lui donnent des rapports avec le dragon dont parle l'auteur des Pro- 
prietez des hestes ; « Quand le dragon voit une nef en la mer, et 
le vent est fort contre la v.oille, il se met sur le tref pour cueillir 
le vent pour soy reffroidir et est aucun effolz le dragon si pezantet 
si grant, qu'il fait nucuneffois verser la nef par sa pezanteur. Quant 
ceulx de la nef le voyent approucher, 11$ estent la v.oille pour escbap- 
per du dangier » (1). 

Le grand péril de mer que rappelle l'idée de la serre, semble se 
rattacher aux traditions sur ces immenses serpents marins dont il est 
souvent question dans les poésies des peuples du Nord, et dans celles 
de nos écrivains du moyeu âge. On trouve dans le Voyage de saint. 
Brandaine au paradis terrestre (2) : 

Veint vers eals un marins serpenz 
Qui enchaced plus tost que venz ;, 
Li fus de lui issi embraise 
Cume une boche de fornaise, 
Sans mesure grant est U cors 
Plus braiet il que quinze tors,^ 
Sur les undf's que il muveit, 
Par grant turment plus s'estuveit. 

Toutes ces traditions réunies ont fini par donner l'idée du fameux, 
serpent de mer (le kraken du Nord) (3), décrit par Olaus Magnus, 
et dont la première mention remonte sans doute jusqu'au Léviathan 
de la Bible. 

Dans le fait raconté par nos auteurs, la circonstance capitale est 
ce découragement qui saisit la serre lorsque, pour nou!^ servir des 
expressions de Pierre le Picard, « l'ai aine li faut et que recroire (4) 

^1) Ap. B. de Xivrcy, Traditions tératologiquesy p. 444. 

(2) Légende publiée par M. Ach. Jubinal, Paris, 1836. 

(3) Voir ime notice sur lo Kraken, par M. A. Pichot, dans le Monde 
enchantéy par M. Ferdinand Denis, p. 235 et suiv. 

(4) Les mois recroire, recréant^ fréquemment employés dans la poésie che- 
valeresque, signilent se rendre à merci, s'avouer vaincu: « Li sires cui 
ses c>mpionsest rc{?r«?a«2, peit rcspont en a court. » (Braumoir, eh. xiii. 
Cf. Ducangc, v" rccredcre.) 



NOTES 137 

le convient, par le grant travail et par les grandes ondes. » Rien 
ne devait paraître plus propre que cette image à caractériser le 
manque de persévérance que les prédicateurs se plaignent si sou- 
vent de rencontrer parmi les chrétiens ; la vertu doit se mesurer 
en effet, non sur l'intensité, mais sur la continuité des efforts. 



LA TOURTERELLE 

(■^*EST un oiseau qui moult aime et qui moult est aimé. Il séjourne 
A sur les branches des arbres. Quand il perd sa compagne, il est 
plongé dans la douleur et lui demeure toujours fidèle. 

« Quand je vois la tourterelle, je m'étonne que l'homme et la femme 
qui ont fait vœu de s'aimer toujours tiennent si mal leur serment. » 
« La tourterelle, c'est la sainte Eglise, qui ayant vu son loyal 
époux Jésus-Christ battre, pener et crucifier, en eut le cœur angois- 
seux, lui garda sa foi et toujours attend sa venue. » 

Adoptée de tout temps comme un emblème de la fidélité conju- 
gale^ la tourterelle figure aussi l'Eglise, cette chaste épouse de Jésus- 
Christ, dont rien ne doit altérer l'amour ni lasser la constance. 
Aucun éclaircissement a'est donc nécessaire, soit sur sa description, 
soit sur les considérations qu'elle a inspirées aux Pères de l'Eglise (1), 
empressés de développer un des plus heureux thèmes que pusseht 
leur offrir les textes des livres saints (2). Tandis que le nid de la 
tourterelle, le choix de l'arbre où elle pond, sa voix plaintive, sa 
forme et sa couleur, le mouvement de son cou gracieux, se prêtaient 
aux rapprochements, souveiU plus ingénieux que justes, qu'imagi- 
naient les écrivains mystiques, les morahstes trouvaient une source 
d'inspirations délicates ou touchantes dans l'idée de ce tendre atta- 
chement qui survivait, disait-on, à celui qui en était l'objet (3). 

(1) Saint Basilcs Ile.vaêmèvon.S; saint Grégoire de Nasianze, In prœceptis 
ad virgines^ cap.cxi; saint Grégoire de Kysse, Ilomilia III in caHticum; saint 
Epiphane, In Physiologum^ p. 2.1; Eustaihe, //cxaêm^ra/i ; saint Ambroise, 
Uexaêméron, v.l9; saint Jérôme, Contra Jovhiianvm. p. i, cap. xvii; saint 
Augustin, Citô de Dieu, XVI ; saint Bernard, In^cantica, eic. 

(2) Psaume lxxxiii,v. 4 ; Cantique^ ch. ii, v. 1 1 et 12 ; Jérémiey cli. viii,v. 7. 

(3) f.e jour de la Circoncision, les JuiTs offraient sur l'autel deux tourterelles, 
emblèmes delà chasteté et d'une vie sage. La chasteté delà tourterelle est 
l'objet, (le la part de saint Cyiillc, d'un petit poëme dans lequel il parle aussi 



138 NOTES 

C'était lu plus sévère leçon qu^ils pussent donner aux chrétiens qui, 
ainsi que le dit saint Basile, devraient rougir de rencontrer dans 
un faible oiseau un exemple qu'ils suivent si peu. 

Guillaume condamne en termes énergiques ceux qui ont la mé- 
moire du cœur si courte, ou qui ne sont pas contenus du moins 
par les exigences du devoir : 

Quant l'un vient de Pautre enterrer, 
Einz q u'il menjuce deux repas. 
Veut autre aveir entre les braz (i). 

A cette occasion, Guillaume, dans une longue digression, déplore 
l'état dans lequel était l'Eglise en tonte Bretagne la grant au mo- 
ment où il composait son livre. L'Eglise était alors, dit-il, si mate 
et si périlleuse^ que l'on s'imaginait follement que son époux l'avait 
abandonnée. C^. passage n'est pas sans intérêt pour l'histoire de l'An- 
gleterre à l'époqne de l'Interdit . 

LA PERDRIX 



LA perdrix que nous connaissons et que nous mangeons volontiers 
est un oiseau très-rusé. Cette larronnesse couve les œufs d'autrui, 
ce qui ne lui profite guère ; car les petits éclos savent reconnaître 
les auteurs de leurs jours, et ils abandonnent la fausse mère pour 
la véritable. 

« La fausse mère remaint sole. » 

« Lorsque le diable a emblé comme un larron les enfants de 
Dieu, et qu'il les a nourris en mauvaisetés et en lècheries^ il croit 

(d*aprës Elien) de celle du Porphyrion, à qui la vue de Tadultère cause une 
si grande douleur, qu*ll se laisse mourir de faim ; il se pend mémo, si Too 
en croit d'autres écrivains. 

(1) Ces époux sont plus coupables encore que la mère d'Hamlet, que Sha- 
kespeare nous montre convolant à de secondes noces, avant d'avoir usé les 
souliers avec lesquels elle avait suivi le convoi de son premier époux: 

A little monih, or ère those shoes wcre old 
With whicli she foIloWed my poor falher's body, 
$lie married. 



NOTES 139 

«Toir fait d*eux ses fils. Mais quand ceux-ci entendent la voix de 
Dieu, « en l'église leur droicte mère, » ils reviennent à lui pleins de 
de repentir, et ils sont bien accueillis ; car il est toujours temps de 
rentrer dans le sein de l'Eglise, qui a plus de joie d'un pécheur re- 
pentant que de quatre-vingt-^jx justes. » 

Nous donnons ailleurs quelques explications au sujet de la per- 
drix, considérée par les écrivains mystiques comme la figure du 
démon (1). Une longue suite de témoignages, depuis le Physiologus 
attribué à saint Epiphane jusqu'à l'auteur du Bestiaire d'Amour, at- 
testent la perpétuité de la tradition . Nous n'avons pas besoin d'ajouter 
d'autres citations à celles que nous avons produites. On trouvera dans 
le Speculumnaturale de Vincent deBcauvais (2) le résumé des erreurs, 
renouvelées pour la plupart des Romains et des Grecs, qui avaient 
cours à la m(^me époque, sur les mœurs de la perdrix ; sur l'adresse 
avec laquelle elle échappe au danger, tantôt en se couchant sur le 
dos après avoir pris entre ses pattes une motte de terre qui la cache 
aux yeux les plus clairvoyants; tantôt en boitant comme si elle avait 
été blessée, pour se faire suivre par l'dîseleur et l'entraîner bien loin 
du nid où repose sa couvée. Outre ces belles choses, le lecteur appren- 
dra comment on guérit l'épilepsie, en délayant la cervelle d'unn 
perdrix dans trois verres de vin ; et il regrettera que la médecine 
çurative ne soit pas tout à fait aussi simple aujourd'hui que le 
croyaient les empiriques du moyen âge. 

L'AUTRUCHE 



LE nom hébreu de l'autruche est assida et elle s'appelle en grec 
camélon. Elle a deux pieds de chameau. Ses ailes sont grandes, 
mais elle ne vole jamais. Elle pond au mois de juin, lorsqu'elle a 
aperçu dans le ciel une étoile qui a nom Virgile. EUe dépose alors 
ses œufs sur le sable et les oublie, ne songeant plus qu'à contempler 
son étoile. Les œufs sont échauffés par le soleil dans la motte sa- 
blonnièr€y et les petits eu sortent sans le secours maternel (3). 

(1) Dans l'ouvrage ayant pour titre : VTIistoire naturcUe légendaire. 

(2» Liv. XVI, p. 206. Cf. Aristote, Df Natura Jnimalium, cap. ix; PIu- 
tarque. De la comparaison des animaux. 

(3) Elien (liv. XIV, ch. xiv) dit que Tantruche pond jusqu'à quatre-vingts 
c^ufs. Alkazuin et Dan.ir ajoutent qu elle en fait trois parts. Elle couve les 



l^Q NOTES 

« C'est l'image du prud'homme de bonne vie qui ne s'occupe que 
des choses célestiennes. Pourquoi l'homme que Dieu fit raisonnable, 
connaissant et entendable^ ne préfere-t-il pas toujours ainsi les joies 
du ciel aux plaisirs terrestres ? » 

L'autruche n'est plus ici l'animal qiy, en cachant sa tête dans les 
broussailles, croit n'être point aperçu par les chasseurs, et qui en- 
gloutit sans discernement dans son estomac toutes sortes d'objets, 
les pierres, le fer môme : 

L'osirlche fer mangue bien, 
Ne ja ne li grèvera rien (1). 

Grâces au Physiologm^ au lieu d'être comme pour l'Egypte l'em- 
blème de la stupidité, elle devient, pour le mysticisme chrétien, soit 
une des figures de la vie contemplative, soit l'emblème du retour du 
pécheur à Dieu. Si elle abandonne ses œufs, dit le Physiologus^ ne 
croyez pas qu'elle les oublie entièrement. La vue de l'étoile qui l'avait 
avertie de l'époque de la ponte lui annonce aussi le moment où elle 
doit appeler ses petits à la vift, en couvant ses œufs du regard. 

Aussi, lorsque l'on suspendait des œufs d'autruche dans les églises 
du moyen âge, ceux qui connaissaient le sens de ce symbole expo- 
saient-ils, en s'appuyant sur le récit rapporté par nos Bestiaires, que 
Vhomme peut bien, ainsi que l'œuf de l'autruche, être délaissé par 
Dieu, mais que, si le repentir pénètre dans son cœur éclairé par une 
lumière surnaturelle, il pourra rentrer en grâce et reprendre son rang 
parmi les fidèles. C'est ainsi que l'apôtre qui avait renié le divin Sau- 
veur put obtenir son pardon. D'autres interprétant d'une manière un 
peu difl'érentele récit relatif à l'autruche et à son étoile, enseignaient 
que l'homme, après avoir péché, peut encore revenir à Dieu, lorsque 
ïe Saint-Esprit a fait pénétrer dans son cœur la lumière et la foi (2). 

La bonne réputation de l'autruche n'était point cependant établie 
d'une manière tellement solide qu'on ne la fît descendre quelquefois 
à un rôle moins brillant. Parmi les passages dans lesquels son nom 
est cité dans les Saintes-Ecritures, on avait remarqué celui de Job, 

uns, en exposa d'antres an soleil et ruierre !e reste. Ses petits écios, elle 
1«'S nourrit (l'abord avec la sub^iance liquide que contiennent les œurs qu'a 
(^liauITés le soleil, et plus tard avec les vers et les insectes attirés autour de 
ceux qu'elle a enfouis. 

1) VlmcLQC du Morde^ au chap. : Dô la Manière de nos Oisials. 

1) Guillaume Durand, nationale diviuoriim officiorum, lib. I, cap. m. 



NOTES 141 

qui se plaint de son incurie, et compare ironiquement ses ailes à 
celles ée l'épervier et du liéron (1). Comment pourrait-il s'élever sur 
les ailes de la contemplation, celui que le poids d'un corps sur- 
chargé de matière retient attaché à la terre ? Sous ce rapport, l'au- 
truche pouvait représenter pour quelques écrivains ces hommes 
incomplets, qui, religieux et Bpiritualistes à demi, ne s'élèvent que 
pour retomber, et n'ont que des élans d'enthousiasme> sans pouvoir 
réeHement prendre leur essor vers les régions supérieures. L'au- 
truche, dit le Physiologus^ tient un œil attaché vers la terre et 
l'autre élevé vers le ciel (2). 

Nous avons parlé des œufs d'autruche suspendus dans les églises, 
et de l'explication donnée à ce fait par un écrivain liturgique du xiii« 
siècle. Au moment où nous livrons notre ouvrage à l'impression, 
nous en trouvons une autre présentée par M. Didrou, à propos d'un 
des articles de l'inventaire des reliques conservées autrefois dans la 
cathédrale d'Angers (3) . Le quarante-huitième article de cet inven- 
taire est ainsi conçu : « Il y a dans le grand reliquaire des œufs 
« d'autruche soutenus par des chaînes d'argent. Le jour de Pâques, 
« il faut mettre les œufs sur l'autel de saint René, avec les deux 
« gazes. » « On prétendait au moyen âge, dit à ce sujet M. Didron, 
que l'autruche pondait un œuf où le petit serait resté éternellement 
emprisonné, si la mère n'était venue en briser la coquille avec du 
sang délayé dans du miel. Au contact de ce sang, l'œuf se brisait 
et le jeune oiseau s'échappait â tire-d'aile ; ainsi le Christ, par son 
propre sang, brisa la pierre du tombeau et s'envola au ciel s'asseoir 
à la droite de son père. L'œuf de l'autruche est donc la figure toute 
naturelle du sépulcre de Jésus-Christ, et l'on comprend maintenant 
que le jour de Pâques, ce grand jour de la résurrection, on ait placé 
ces œufs d'autruche sur un autel. Mais cet autel lui-mûme n'est 
pas arbritaire, du moins à Angers ; c'est celui de saint René, ou 
pour mieux dire, et toujours par comparaison, l'autel du saint né 
deux fois, du saint ressuscité comme le Sauveur du monde. » 

(1) Job, cap. XXXIX, T. 13. 

(2) Ap. Vincent de Reauvais, liv» XVI, ch.ccxxxix. Cf. Pierre Valérien, llv. 
XXV, ch.v; Hcsychius, Ad Plinium. lib. X, cap. i; Hugues de Saint-Victor, 
De claustro animas, cap. xxiii. 

(3) Annales archâologiqties, par M. Didron atné, 1. XI, 5* livraison, sep- 
tembre et octobre 1S51, p. 259. La communication de cet inventaire a éié 
faite au Comité historique des arts et monuments, par M. Godard- Faultricr, 
conservateur du Musée d<;s antiquités d'Angers. 



Ii!l2 NOTES 

L'explication donaée par M, Didron se fonde sur une histoire lé- 
gendaire de rautraciie, différente de celle que renferment les Bes- 
tiaires. Les auteurs qui, comme Guillaume Durand, ont trouvé la 
signification de ces deux œufs dans les notions généralement répan- 
dues sur l'autruche, n'auraient pas été embarrassés pour expliquer 
comment, avertie par une étoile lumineuse (emblème ^e celle qui 
apparut aux Mages) du moment où elle doit pondre et de celui où 
elle fera sortir les petits de l'œuf qui leur sert en quelque sorte 
de tombeau, elle peut très bien symboliser les deux naissances que 
rappelle le nom de René, c'est-à-dire la venue du Christ an monde 
et la glorieuse résurrection que célèbre la solennité de Pâques. Ils 
pourraient ajouter que l'œuf en général est considéré par les écri- 
vains mystiques comme figurant la double naissance de l'homme, 
l'une pour la terre, l'autre pour le ciel : u Les oiseaux, dit Hugues 
de Saint-Victor, naissent deux fois : la première, lorsque l'œuf sort 
du sein de la mère ; la seconde, lorsque l'incubation a donné à l'oi- 
seau qu'il contient la forme, le mouvement et la vie » (1). 

Que l'on s'appuie au reste sur le récit de Guillaume ou sur celui 
que rappelle M. Didron, et dont nous aurions désiré que ce sa- 
vant eût fait connaître l'origine, l'usage que mentionne l'inventaire 
de la cathédrale d'Angers, est une nouvelle preuve des services 
que peut offrir à l'archéologie religieuse l'étude de nos Bestiaires. 



LA CIGOGNE 



VOICI quels sont les propriétés et les attributs de la cigogne. C'est 
en frappant l'une contre Tautre les deux parties de son bec 
qu'elle exprime sa volonté : c'est par leurs gémissements et par le 
grincement de leurs dents que les coupables expriment leur douleur. 
Les cigognes annoncent le printemps et font la guerre aux serpents : 
les serpents sont les pensées perverses que l'homme doit repousser 
et combattre. Elles traversent les mers pour gagner les hauts pla- 
teaux de l'Asie : méprisant les vains tumultes du monde, le sage 
n'a que des aspirations nobles et généreuses. On vante l'amour de 

(!) De BestUSy p. 042. 



NOTES 143 

la cigogne pour ses petits et la piété reconnaissante avec laquelle 
ceux-ci soignent leurs parents affaiblis par l'âge. Ils arrachent leurs 
vieilles plumes, et les couvent autant de temps qu'ils ont été couvés 
eux-mêmes. C'est ainsi que les prélats agissent à l'égard de leurs 
inférieurs ; ils leur arrachent les plumes de la légèreté et de l'esprit 
mondain et les nourrissent de saintes doctrines. Ceux-ci, à leur 
tour, témoignent leur gratitude envers leurs supérieurs, en les se- 
condant de tout leur pouvoir, et en leur prodiguant leurs soins^ afin 
qu'ils puissent accomplir leur tâche spirituelle. 



LA HUPPE 



LB nid de la huppe est fait de boue et d'ordure ; mais ses petits 
nourrissent leurs parents affaiblis par l'âge, les débarrassent 
de leurs vieilles plumes, les réchauffent, les couvent comme ils ont 
été couvés eux-mêmes autrefois. 

« N'y a-t-il pas lieu de s'étoimer de ce que l'homme, qui a la 
raison eu partage, pratiqué moins bien que cet oiseau le précepte 
qui «onmiande d'honorer son père et sa mèie ? » 

C'est sur l'autorité de l'ancien Physiologus que se fonde cette 
opinion de la piété filiale attribuée à la huppe et à quelques 
autres oiseaux, à la cigogne, par exemple (l). Les anciens Egyptiens 
si Ton en croit Horus Apollon, avaient fait du cucupha le symbole 
de la reconnaissance que doivent les enfants à leurs parents (2), et 
son image était représentée sur le sceptre de leurs rois. Le même 
fait est attesté par Ëlien (3). 

Le motif qui faisait considérer la huppe comme un oiseau immonde 
{avis spurcissima^ dit Isidore), résulte de la manière dont elle fait 
son nid. La huppe, dit Rhabanus, signifie les pécheurs criminels qui 
vivent au milieu des ordures du péché. Aristote, Elien et Pline 

(1) Les Grecs avaient formé du nom qu'ils donnaient à la cigogne un verbe 
qui signiûc reconnaître un bienfait ; et le scholiaste d'Aristophane appelle 
Antipélargues certaines lois qui réglaient les soins que Ton devait donner à 
ses parents {AveSj v. 1S57 et suiv. , éd. de Brunclc, t. II, p. 215). 

(2) a Gratum indicantes animum ^gyptii cucupham pingunt, propterca 
quod solum hoc ex mutis animantibus, postquam a parentibus educatum tst 
iisdem senio coufecUs parem refert gratiam. » 

(3) Lib. X, cap. xvi. 



IW NOTES 

avaient donné les détails consignés dans les Bestiaires sur on point 
qui a servi de texte à plus d'un développement de la part des écri- 
vains ecclésiastiques (l);et c'est d'appfes ces circonstances que saint 
Isidore, avec plusieurs étymologistes, cherche à expliquer le nom 
d*u/jupa (2). Les auteurs traduits par Philippe de Thaun empruntent 
aux livres de magie et à des superstitions qui pourraient bien avoir 
pour origine les écrits des Arabes, certaines propriétés mentionnées 
aussi par Vincent de Beauvais (3). 



Enccr dit TEscripture 
Que huppe ad tel nature: 
Ki del sanc hume oindrait 
Quant il se dormirait, 
Li Diables viendraient 
Estrangler le voldreient, 
Ceo ii serait avis: 
Dune ferait inult ait crlz (fi). 



« Un jour, disent les écrivains juifs, Salomon ({>), à Tinstigation 
d'Asmodéo, roi des démons, envoya ses esclaves à ki recherche d'un 
nid de huppe, caché dans les rochers d'une haute montagne. On lui 
rapporta des petits qui furent soigneusement enfermés dans une cage 
de verre. La mt»re, ne pouvant plus pénétrer jusqu'à ceux-ci, alla 
chercher un Veï* appelé samir^ dont le contact suffit pour briser non- 
seulement le verre, mais les pierres les plus dnres. « Ibn-Abas lui 
attribue le pouvoir de distinguer les sources qui peuvent se trouver 
à la plus grande profondeur, comme si la terre avait pour elle la 
transparence du verre ; ce qui lui fait faire par Naphi une objection 
à laquelle il lui serait difficile de répondre : « Comment pourrait-elle 
voir les eaux qui sont cachées sous la terre, tandis qu'elle n'aper- 
çoit pas le piège que couvre une légère couche de sable ? » Elien 
avait déjà raconté que le propriétaire d'un mur, dans lequel une 
huppe avait fait son nid, ayant fait boucher avec des pierres le 

(1) Saint Cyrille, lib. III, De adoratione; In Zachariam, ibid. Homélie 
De festis paschalibus ; saint Jérôme, In ZachmHam, ch. v, etc. 

(2) Saint Isidore : « Upupara Grxci appellant, quod stercora humana coa- 
sidcret. » Il vaut mieux, avec Varron, tirer ce nom du cri qu'elle fait en- 
tendre : epopy vfcl upup. 

(3) Spéculum natvrale, lib. XVI, c. 248. 

(4) The Bestial^, p. 120, vers 1275 (éd. de M. Th. Wriglh). 

(5) Ap. Bochait, Iliezoroïcon, t. II, p. Z'aI. 



NOTES 1/j5 

trou par lequel elle pouvait entrer, Toiseau alla chercher une herbe 
devant laquelle Tobstacle tomba sur-le-champ. Tous ces contes venus 
-de la patrie des Mille et une Nuits n*ont pas été recueillis par nos 
auteurs qui se sont bornés, comme toujours, à copier les écrivains 
sacrés. Ceux-ci n'avaient vu dans Thistoire de la huppe que la le- 
çon de haute moralité qu'ils pouvaient en tirer pour rappeler l'im- 
mortel précepte : « Tu honoreras ton père et ta mère ■ (1). 



L'ÉLÉPHANT 



L 'ÉLÉPHANT est la plus grande bôto du monde : il pq^te de lourds 
fardeaux ; armé de tours , il rend de grands services aux Indiens 
et aux Persans. La femelle porte deux ans; elle ne donne qu'un 
petit. Elle a si grand peur du dragon qu'elle met bas dans Teau , 
tandis que le mâle veille sur le bord pour défendre au besoin le petit 
et la mère. La lettre dit de l'éléphant qu'il vit deux cents ans. 
Quand le m&le veut engendrer , il va avec sa compagne et sa pair 
vers un mont voisin du paradis. Là croit la mandragore^ dont 
raange la femelle , et alors elle devient mère. 

« C'est l'image d'Adam et d'Eve , qui , dans le paradis où Dieu 
les avait placés , ignorèrent le mal jusqu'au moment où ils cédèrent 
aux conseils perfides du dragon , en mangeant le fruit défendu. Un 
nouvel Adum naquit pour nous racheter de la mort et nous sauver , 
en nous apprenant la sainte oraison que nous appelons le Pater et 
que nous devons répéter sans cesse. » 

« Les os et la peau de l'éléphant sont très-utiles ; brûlés , ils 
écartent les serpents venimeux ; de ses os on fabrique l'ivoire que 
Ton ouvre en mainte manière. » 

« Il est tfès-corporu^ quand il va dans les p&tis, il fait sortir de sa 
bouche un boyau (1) avec lequel il prend sa nourriture ; autrement 
il ne pourrait l'atteindre sans s'agenouiller, et une fois à genoux, il 
ne pourrait plus se relever. 



(1) Exode, cb. xx, v. 12; 

(2) Gros comme une bombarde, dit l' auteur des Proprietez des bestcs. 
Arifitotc, faisant attention, non h sa forme, mais à son usage, l'appelle avec 
raison vne main, 

10 



146 NOTES 

« La mandragore est ttne herbe fièt*e , dont la racine peat être 
d'on emploi salutaire en médecine* Sur cette racine on découyre 
avec un peu d'attention deux figures humaines. Tune raàle et 
Tautre femelle. On la cueille quand elle a trente ans. Lorsqu'on la 
fait bouillir, elle se plaint, elle brait et crie : celui qui entendrait 
son cri périrait. Pour la cueillir , il faut employer les plus grandes 
précautions. 

Tout ce texte est assez clair et assez développé pour que nous 
nous dispensions d*y joindre un commentaire. Nous n'avons point 
à refaire Fhistoire de l'éléphant et à rappeler toutes les fables ré- 
pandues au moyen &ge sur la mandragore. De toutes ses propriétés 
médicales , la moins contestée est peut-être celle de plonger dans 
un sommeil profond ceux qui avaient bu du vin dans lequel on avait 
fait bouillir quelques feuilles de cette plante. On raconte même 
qu'Annibal usa de ce stratagème pour enivrer et endormir une 
armée ennemie. Mais ce qui sur ce point parait le plus digne .d'in- 
térêt , c'est le rapprochement que l'on pourrait faire aujourd'hui 
entre l'emploi du vin de mandragore et celui de l'éther ou du chlo- 
roforme , s'il est vrai , comme 2e prétendaient les médecins du moyen 
âge , qu'ils produisissent par ce moyen un sommeil tellement pro- 
fond qu'ils pouvaient faire subir aux malades les opérations les plus 
douloureuses, amputer et cautériser ^ sans que ceux-ci s'en aper- 
çassent (1). Guillaume n'a point emprunté aux Bestiaires latins les 
détails qu'ils contiennent sur les précautions à prendre pour enlever 
la racine de la mandragore. Voici comment Philippe de Thaun avait 
exposé le fait : 



Hom qui la ddt cuillir 
Entur la deit fufr (2) 
Suavet bêlement, 
QuMl ne ratuchet nient (3} ; 



(1) Théopbraste VI, De pUintia\ Pierre Valéricn, Hiéroglyphes^ lib. LVIII, 
p. 613 : « Plurimus et efDcacissimus est ejus usus in soporandis lis qui vel 
inurendi vel sscandi sunt. Altissimum enim per quatuor horas soinnom, 
potione ita medicata exhausta, per$everare tradunt, ut neque ignem, neque 
ferrum sentiant. » Vincent de Beauvais et Tarthélemy de GlauTlI ont aitribiié 
le même pouvoir à la mandragore. (Voir sur les substances anesthésiques on 
article du Correspondant. ) 

(S) Fouir, creuser. 

(3) Nullement 



NOTES 147 

Puis prenge (t) un chen lied , 
A li seit auched, 
Ki ben soit afamee; 
Treis Jurs ait Jéunée ; 
E pain 11 seit mustrex ; 
De luinz seit apelet ; 
Li ctiens a sel trarat, 
La racine rumprat , 
E un cri geterat, 
Li chens mort en charat (2) 
Pur le cri qu'il oraL 
Tel vertu cel herbe ad 
Que nuls ne la pot oir» 
Sempres n^estoce murrir. 

Philippe de Thaun ajoute à cette description celle des vertus taè- 
dicales de la mandragore; elle peut guérir de tout, excepté de U 
mort, dit-il naïvement : 

De tute enferroeté 
Puet trametre sainte 
Fors sulement de mort 
V il n'ad nul resort. 



LE DRAGON 

(>i'B8T le plus grand des animaux rampants. Il nait en Ethiopie ; il 
Ja la gueule petite , le corps long et reluiaant comme or fin. C'est 
l'ennemi de Téléphant ; c'est avec sa queue qu'il triomphe de lui ; 
là est, en effet, le principe de sa force ; sa gueule ne porte point 
venin de mort. 

Ce dragon que nous venons de voir fuir au cri de la panthère, 
qui s'attaque à l'éléphant , que nous retrouverons plus loin rôdant 
autour de l'arbre sur lequel se pose la colombe; c'est le serpent, 
l'antique serpent , que l'Apocalypse nous montre terrassé par l'ar- 
change saint Michel ; celui qui s'appelle Diable et Satan , l'éternel 
séducteur du monde (3). Lorsqu'il s'agira de représenter aux yeux 
son image , il sera difficile que la main de l'artiste n'emprunte pas , 

(1) Prenne. 

(2) Tombera. 

(S) Et projectus est draco IHc magnus, serpens antiquus, qui vocatur Dia- 
bolus et Satanas, qui seducit iiniversi.m orbem» Apocalypse, ch. xii, v. 0» 



148 NOTES 

ponr les réunir sur lui seul , les détails propres aux nombreuses es^ 
pèces que décrivent les auteurs. L'air , la terre , la mer ont chacun 
leur serpent-dragon. Il yole, il marche, il nage, dit saint Grégoire* 
Ici il est peint avec des ailes , là avec des pattes ; celui-ci est d'une 
longueur médiocre , celui-là dépasse trente coudées. Le dragon dont 
parle Barthélémy de Glanvil (1) répandra un venin dont l'air est in- 
fecté ; il aura une crôto> sur la tôte , comme celui que Pline décrit ; 
un autre enflammera les airs de sa brûlante haleine (2). 

Le dragon de nos Bestiaires est beaucoup plus simple. Plus tard 
l'imagination surchargera son image d'attributs multiples, et les 
peintres du xvi« siècle donneront à l'animal qui figure le redoutable 
ennemi de l'homme , le visage de l'homme lui-même (3). 

C'est assez pour le Physiologus que le dragon rampe sur le ventre 
{Super pect us tuum et ventrem amhulabis^ est-il dit dans l'Écri- 
ture (4) ) ; qu'il ait une grande taille , et que , dans ses longs replis , 
il puisse enlacer et étouffer le plus grand des animaux. Le démon ne 
s'adresse-t il pas de préférence aux riches et aux puissants de la 
terre ? La crête dont Isidore orne sa tête ne conviendra pas mal à ce 
roi de l'orgueil ; et si , sorti de ses cavernes , il s'élance dans l'air 
qui reluit de la flamme qu'il allume, rien ne paraîtra plus propre 
à caractériser l'ange des ténèbres qui fut autrefois ange de lumière. 
Les poètes raconteront sa lutte avec l'éléphant qu'il tue et qui l'écrase 
dans sa chute ; saint Ambroise en fera connaître le sens mystique ; 
les naturalistes expliqueront « comment le dragon désire la mort de 
l'éléphant, parce que le sang de l'éléphant qui est froit, estanche 
la grant challeur et ardeur du venym du dragon en buvant son 
sang. » Et ils ajouteront encore avec Pline que , s'enivrant dans la 
même proportion que l'éléphant s'affaiblit, il tombe dans un état 
complet d'ivresse, au moment où celui-ci est entièrement ex- 
ténué (5). 

(1) Proprieicz des testes, p. ft^l et suiv. 

(2) Albcrt-le-Graiid nie ce fait , et il l'explique en faisant observer que 
Ton a donné le nom cie dragons à des trombes de feu qui, dans les temps 
d'orage, traversent l'atmosphère {De Animal., liv. XXXV, p. 668). 

(3) Bèdc le Vénérable ne dit-il pas que le serpent, pour parler à Eve, avait 
pris le visage d'une Jeune fille {Ap., Vincent de Beauvais, 1. XX, ch. cxxxui)? 

(4) Genèse , cb. m , v. 14. 

(5) 0:i peut voir, dans le curieux chapitre qu'AIdrovande a consacré au 
dragon , le résumé- de tout ce qui a été écrit sur lui par les écrivains sacrés 



NOTES 1^9 

Le dragon des naturalistes n'est plus aujourd'hui qu'un petit sau- 
rien très-faible et très-innocent| vivant d'insectes, et de la taille d'un 
de DOS lézards : Quantum mutatus ab illo ! 



LA COLOMBE 



C<i'£ST sous la foi*me de cet oiseau, le plus beau de tous, que le 
À Saint-Esprit descendit au baptôme de Jésus-Cbrisl. Jadis on ne 
manquait pas de voir venir chaque année en la cité de Jérusalem, la 
veille de Pâques, une colombe blanche qui apportait le feu novei. 

« Dans le colombier est un chef à qui tout le monde obéit. Quand 
il se meut , tous se meuvent. Si , sur son chemin j il rencontre des 
colombes sauvages, il les apprivoise et Inur fait quitter leurs bois 
pour le suivre dans son colombier. » 

« Ce colombier, c'est l'Église dans laquelle la bonne prédication 
a fait entrer Sarrazins et payens. Les ailes de Dieu sont assez vastes 
pour mettre le monde entier à couvert. Dieu est venu comme une 
colombe pour prêcher en terre ; maint prophète et maint messager, 
inspirés par le Saint-Esprit, avaient annoncé sa venue et le salut 
du genre humain. » 

« Il y a dans l'Inde un arbre beau, feuillu et verdoyant. Il s'appelle 
en grec Pu rad mon (1). Sur sa dextre partie habitent les colombes et 
elles se gardent bien de s'écarter de l'ombre qu'il répand autour de 
lui; car il y a dans les environs un dragon ennemi des colombes, 
qui les dévoreraient si elles s'en écartaient. Il ne peut atteindre celles 
qui demeurent sur l'arbre. 

a Si l'ombre s'étend vers le côté droit, le dragon se tient aux 
aguets en la séncstre partie et vice versa; car lui-même craint 
l'ombre du paradision qui le ferait mourir. » 

« L'arbre de vie , c'est Dieu le père omnipotent ; le fruit , c'est 
Jésus-Christ; l'ombre, c'est le Saint-Esprit qui dans le corps de 



et profanes. Les figures dont le texte est sccompagné n'en sont pas la partie 
la moins intéressante (Ulyssis Âldrovandi Opéra ^ Bononi», 1599 et seq. 
13 vol. in-r»). 

(t) Ou yi\\iiM pnradcixion j que personne, avec Guillaume, ne traduira par 
i'erùwt\ 



150 NOTES 

Marie ^aombra^ Le froit qu'Adam afait goûté dods avait déshéritai, 
de la joie da ciel ; le fils de Dieu qui but le fiel nous a rachetés; 
tt le mal dragon qui doos guette nous met à mort sitôt qu'il dou» 
trouTe hors de l'ombre qui dous protège. » 

« Celui qui ne croit pas un Dieu en trois personnes est de Is 
gent de l'Antéchrist. Soyez simples comme la colombe et sages 
comme le serpent , dit l'ÉrangilAw » 

« n y a des colombes de toutes couleurs , blanches , grises , azu- 
rées, stéphonioes, noires, fauves, rousses, vermeilles, cendrées; 
quelques-unes ont toutes ces couleurs réunies. Les douze principales- 
couleurs dont elles sont ornées représentent les douze prophètes qui 
annoncèrent de manières différentes l'avènement de Notre-Seigneur. 
Ils s'accordent tous néanmoins quand on sait les interpréter. » 

« La colombe eendrée est ionas , qui alla vers les habitants de 
Kinive avec la haire et la cendre ; celle qui ressemble & l'air , c'est 
Bélie ; la blanche est saint Jean-Baptiste ; la rouge signifie la Passion ; 
la stéphanine saint Etienne , le premier martyr. » 

« Vous avez oui des colombes ce chapitre qui est moult long ; 
bons exemples j[ pouvez vous prendre. » 

Les anciens avaient vanté , d'après Aristote , la chasteté de la 
colombe , et les Égyptiens avaient fait d'elle le symbole de la veuve 
qui ne prend pas un. second iharl (1). Élien (2) et Porphyre qui le 
cite, assurent même que les colombes mettent à mort les adultères. 
Mais après que les Pères eurent choisi de préférence la tourterelle 
]^ur cet emblème spécial, la colombe a dû, conformément aux textes 
sacrés qui faisaient loi en cette matière , devenir l'image et le sym- 
bole du Saint-Esprit (3). Puis , par extension , l'àme des saints « 
cette âme faite à l'image de Dieu , fat représentée sous la forme- 
d'une colombe. C'est l'emblème qui se trouve le plus souvent sur les 
sarcophages primitifs. Là , on la voit emporter dans son bec une 
palme , une branche d'olivier , on des raisins , figurant l'&me des 
confesseurs qui montent au ciel , après avoir versé conmie un vin 
généreux leur sang sur la terre. C'est sous la forme d'une colombe 
que la tradition , recueillie dans un des plus anciens^monuments de- 



(1) Norus Apollo, niéroglyphiques ^ Ht. II, ch. xxx. 

(2) De Animalihtâj lib. III, cap. xuv. 

(3) Genèse^ lib. YIU, v, 8 et 9; Cantiques , ch. ii, v. 14 ; Saint Mathieu, 
Gta. III , T. ta. 



NOTES 151 

la langue française , montre Tàme de sainte Eulalie s'élevant vers 
le ciel après son martyre (1). 

Que peut être , en vertu de ces touchants souvenirs , un temple 
chrétien, sinon, comme rappelle Tertullien, la maison de la co* 
tombe (2) 7 Le dais ou pavillon qui surmontait l'autel recevait le nom 
de la colombe qui y était attachée ; on rappelait Peristerarium et 
on le désignait aussi sous les noms de Turris et d*Umbraculum, 
Toutes ces circonstances s^accordent avec le récit de Guillaume. 
Quant au dragon que notre poëto place autour de cet arbre figuratif 
dont les colombes, images dos &mes fidèles, ne peuvent s'écarter 
sans danger , rien de plus transparent que le voile allégorique ima- 
giné pour caractériser en lui le démon, qui erre comme un voleur 
autour de nos demeures, aliquem quœrens quem devoreU 



L'AIGLE 



C'bst le roi des oiseaux ; quand il vieillit , que ses yeux s'obscur- 
cissent et que ses ailes ne peuvent plus le porter , il s'élève vers 
les plus hautes régions du ciel , et quand le soleil a brûlé ses ailes 
et éclairci sa vue , il se laisse tomber dsns une fontaine , s'y plonge 
trois fois et en sort rajeuni. Ses yeux sont tellement perçants, que , 
si haut qu'il soit , il aperçoit dans la mer les poissons, il fond sur 
eux et en fait sa proie. Il ne reconnaît pour ses petits que ceux qui 
peuvent regarder fixement le soleil. 

« L'aigle qui se renouvelle , c'est le juif ou le chrétien qui, plongé 
dans la fontaine spirituelle, peut jouir ainsi delà vue du vrai soleil, 
qui est Jésus-Christ, n 

Les qualités qui ont porté les Égyptiens , les Grecs , les Romains , 
les Arabes , à considérer l'aigle comme le roi des oiseaux, la rapidité 
de son vol , la finesse de sa vue , sa force et sa longévité , ont été 



(1) La domniselle celle kose non contredist; 
Volt lo seule lazsier ; si ruovet Krist ; 
In figure de columb volât a ciel. 

Le Martyre de sainte Eulalie, d'après un manuscrit du ix« siècle; ap. 
Eltionensia , p. 16^ 

(2) TertuHicn, Contra Valeniinianum, cap. iti. 



152 NOTES 

^ans let Livres taints , depuis le Cantique de Moïse jusqu'à l'Apo- 
calypse , signalés aVec une poésie d'expression qui devait attirer sur 
lui l'attention de l'auteur et des commentateurs du Physiologus, 
Ainsi que le lion , il a été , pour l'antiquité payenne , l'objet des em- 
blèmes les plus variés , et il a pris une place non moins brillante 
dans notre symbolique clirétienne. Tout ce que Guillaume dit de 
l'aigle se trouvait dans l'Hexaërnéron d'Eustathe et dans l'ouvrage 
de saint Épiphane. Mysticus aies aqu-ila^ disent-ils tous; et l'aigle 
est chez eux la figure de Dieu, des anges , des fidèles, du plus su- 
blime des apôtres ; c'est l'esprit qui s'élève dans les hautes régions 
de l'idéal. 

L'aigle de saint Jean servait fréquemment de support au pupitre 
de^ anciennes chaires : cet emblème remonte aux premiers temps du 
christianisme. Il est déjà dans les peintures des catacombes (1). Oa 
le voit dans les dessins de Villars de Honcourt, à la Bibliotlièque 
impériale (f** S. G. latin, 1104). 

Les deux points principaux de sa légende, telle que la repro- 
duisent les Bestiaires, sont fondés, le premier, sur le passage du 
psaume cm , v. 5 , si souvent commenté- : Renovabis sicut aquila 
juventutem tuam ; et le second , sur les textes qui , comme celui 
de Moïse (2) , montrent l'aigle portant ses petits sur ses ailes. 

Le cardinal Bembo, dans un sonnet adressé au soleil, fait une poé- 
tique allusion au rajeunissement de l'aigle, raconté aussi par Sadaias 
et par Albcrt-le-Grand (liv. XXIil). Les vers suivants d'Aratas 
Diaconus , dans ses Commentaires sur les Actes des Apôtres^ l'ex- 
priment ainsi :. 



Et declinatis senio Jam viribus , aies 
Flammifcro sub solu Jacet , pennasque gravatas 
EJus in igné fovct, nocturnaque lumina pandit 
Atqiie oculos radiis ardentibus ingerit aegros 
Ad veterem reditura diem. 



Le rajeunissement de l'aigle est considéré par les naturalistes comme 
un simple renouvellement de son plumage après la mue. Mais les 
commentateurs des psaumes, prenant ce mot dans une acception. 



(1) Roma subterranea , t. II , p. 451. 

(S) Deutéronome, XXXII, 11 « Expandcns alas saas suscepi'^illos. ». 



NOTES 153 

|>lus positive, avaient emprunté à la tradition le récit qui faisait 
trouver à l'aigle une véritable fontaine de Jouvence; ce qui rendait 
l'explication symbolique beaucoup plus brillante. Parmi les Pères, 
les uns , comme saint Jérôme y se contentent du premier sens ; mais 
Eustathe, saint Épiphane, le Commentateur anonyme des psaumes, ont 
préféré le second. Ils y ajoutent un autre détail rappelé par Richard : 
^ L'aigle brise contre la pierre son bec devenu trop long » : et saint 
Augustin s'en empare, comme nous l'avons vu, dans son commen- 
taire sur le psaume cii (1). L'auteur du De Natuva Rerum que 
Vincent de Beauvais cite aussi souvent que le Physiologus , avec 
lequel il semble avoir partagé l'honneur de seivir de manuel aux 
écrivains mystiques, complète la narration , en exposant que, lors- 
que Taigle s'est plongé trois fois dans les eaux glacées , il est saisi 
d'une fièvre très-forte , regagne son nid où ses petits déjà grands et 
forts le réchauffent ; une sueur abondante le dépouille de toutes ses 
plumes s et quelque temps après, il a recouvré sa jeunesse et sa vi- 
gueur première. 

Les paroles du prophète . qui assimilent 1o Seigneur , si affec- 
tueux et si tendre pour le peuple qu'il avait choisi entre tous les 
autres , à l'aigle qui porte ses petits sur ses ailes , avaient fait 
ranger le roi des oiseaux parmi les animaux qui se distinguent par 
leur tendresse pour leurs petits. Les commentateurs le représentent 
leur enseignant avec une sollicitude touchante à essa3er leurs ailes 
encore faibles. Mais pour qu'ils puissent être l'objet d'un si tendre 
intérêt , il faut qu'ils s'en montrent dignes Or , les anciens avaient 
dit: « L'aigle met au monde trois petits: il en abandonne deux, 
et n'en élève qu'un seul (2). » 

Quelle raison pouvait motiver cette préférence en vertu de la- 
quelle l'aigle , comme le père romain , choisissait celui qu'il con- 
sentait à regarder comme son fils ? Il le prenait dans ses serres , 
l'emportait dans les airs et le forçait à regarder le soleil. Celui qui 
ne pouvait résister à cette épreuve, était, disett les auteurs de nos 



(1) « Sivc illa vera siint qux dicuntur de aquila , sive sit fama polius 
hominum quam veritas; veritas est tainen in scripturis, et non sine cauFa 
hoc dixcruiit scripturae. ' Nos quidquid illud signiiicat faciamus, et quam 
sit veruin non laboremus. » Saint Augustin , In psalmum Lxvi. 

(2) D'autres disent qu'il a deux petits et qu'il n'en adopte qu'un, et ils 
trouvent dans ce fait l'histoire Qgurée de Jacob et d'Ésau. 



154 NOTES 

Bestiaires , délaissé comme bâtard , guerpi avoutre : « Et sachiez , 
dit à ce sujet Brunetto Latini , que un oisel vil , qui est apelé 
Fulica acomplist Toffice du roial oisel. Car ele receit celui entre 
SCS filz et Dorist auxi corne ses filz » (1). 

Garoier de Pont-Sainte-Maxence , dans sa Vie de saint Thomas^ 
le-Martyr , se sert de l'exemple de Taigle rejetant celui de ses petits 
qui ne peut regarder fixement le soleil, pour prouver que Dieu doit 
aussi rejeter ceux qui refusent de l'aimer et de lui obéir : 



Quant règle ad ses pucins fez el ni eschapir , 

EncoDtre le soleil lor feit les oelz OYrir : 

Cel ki le rai ne poet esgarder et soffrir, 

Cel fet del ni aval trébucher et kaîr. 

Ki Deu ue Tout aimer, Deus ne Tvout pas nnrir. 

Deus ad à tnz doné sens et force et poeir, 
A chascun let ovrer, tut solunc son voleir. 
Et quant pur faire mal met Deu en nonchaleir 
Et despent en péché sa force et son saveir 
Voieiz vus dune Juger kc Deus le deit aveir ? 



LA BALEINE 



C'est la grande menreille de la mer. La couleur de ses cherdes 
(écailles) la fait ressembler à un vaste banc de sable. Les 
marins passant dans son voisinage , la prennent pour une lie , y 
descendent, y allument du feu et y font leur cuisine, enfonçant de 
grands pieux dans ce qu'ils prennent pour du sable. Aussitôt que le 
monstre sent la chaleur, il se plonge dans l'abîme et entraîne avec 
lui la nef avec ses matelots. 

« Ainsi sont trompés les dolents et chétifs mécréants qui ont 
fiance dans le diable. Au moment où ils y pensent le moins, le larron 
que mal feu arde , se plonge dans l'enfer et les y entraîne avec 
lui. » 



(1) Tous ces détails doivent être connus de ceux qui s'occupent dMcono- 
graphie. Nous lisions dernièrement, dans un ouvrage estimé, Texplication 
d^une peinture sur verre où l'auteur croyait voir un vautour déchirant une 
colombe : en y regardant de plus près, il y aurait reconnu notre aigle 
tenaut un de ses petits dans ses serres et lo forçant à regarder le soleil. 



NOTES 155 

Cette grande merveille de la mer, qui rappelle Tidée de la serre , 
dont nous avons parlé plus haut (1) , ne pouvait être comparée 
qu'au démon. « Ce est , dit Brunetto Latin! , le poisson qui receut 
Jonas le prophète dedans son ventre , segont ce que l'histoire du 
vlel testament nous raconte qu'il cuidoit estre aie en enfer pour la 
grandeur du lieu où il estoit. » L'expression employée par la Genèse 
pour caractériser les baleines , Et fecit Deus cetos magnos (2) , 
ouvrait un vaste champ aux écrivains qui pourraient être appelés & 
les décrire sans les avoir vues. La vaste mer recèle dans son sein 
bien des merveilles : In mare multa latent , dit Oppien. De môme 
qu'Élien et Pline, les auteurs sacrés se plaisent à en agrandir les 
proportions (3). Et les termes mômes dont se sert saint Âm- 
broise (/i) , devaient se retrouver dans la description donnée par le 
Physiologus. « Quand on la voit , dit-il , s'élever sur la surface 
des flots, ou dirait que c'est une lie flottante couverte de hautes 
montagnes dont les sommets touchent le ciel. » L'hyperbole avait 
ainsi reçu pour les auteurs de nos Bestiaires uce sorte de consé- 
cration. C'était chez eux le même monstre , avec quelques variantes 
dans les détails. Vlmage du Monde , et Brunetto Latini , par 
exemple , cherchent à faire concevoir comment les matelots peuvent 
prendre un poisson pour une lie. a Cestui poisson esleve son dos en 
haute mer , et tant demeure en un lieu , que le vent aporte sablon 
et adjouste sur lui , et i jiaist arbres et arbrissiaux (5). » Mais les 
rabbins dépassent à ce sujet toutes les limites de l'exagération. La 
baleine , pour quelques-uns , a quinze cents stades de longueur. 
« Au Jour de la création , dit le faux Esdras (6) , deux vastes 



(1) P. 86. Sur les poissons monstrueux , et particulièrement sur le kraken 
du Nord, le soestralden de la Norwége, on pourra consulter, outre les 
écrivains que nous avons Indiqués, un article de la Revue brtannique de 
Juin 183$ , t. XV. 

(2} Genèse i ch. i, v. 91. 

(3) Saint Bazile , //6a;aêm^ron , homilia YII; Eustathu, Hexaëméron^ 
p. 19. 

(ft) Si quando super natant fluctibus , Innarc insulas putes . montes ultis- 
simos summis ad cœlum verticibus eminerc. Saint Ambroise , Ilexaemeron. 
Juba, cité par Pline, ne donne à li baleine que 600 pieds ; elle a, pour le natu- 
raliste roman, quatre Jugères, surface égale à celle qu'occupent certaines 
villes. Liv. IX, ch. i. 

(5) Manuscrit de Bouen , cli. cxxx. 

(6) Lib. IV,cb. 6. 



156 NOTES 

animaux sortii-ent du néant, Béhémot et Léoiathan^ dont chacun 
couvrit la septième partie de la terre, w Dans un des livres taliuu- 
diques (1), il est dit qu'un vaisseau naviguant sur le dos d*un de 
ces monstres marins , employa trois jours pour faire le trajet d'une 
de ses extrémités à Tantre. » Nous ne pensons point que jamais 
rhyperbole ait été portée plus loin , à moins que ce ne soit par un 
commentateur arabe ( Quo génère hominum nil nugacius ^ dit 
Bochart ) , qui prétend que la terre tout entière repose sur le dos 
d'une baleine, et que c'est ce qui cause les tremblements déterre. 
• Dn jour , le démon l'avait presque décidée , par ses sollicitations, 
à se débarrasser de son fardeau , lorsque Dieu intervint pour sauver 
du danger notre globe et ses habitants. » 

Nos écrivains , qui se répètent quelquefois, prôtent à la baleine 
une propriété déjà accordée à la panthère , celle d'attirer par la 
suavité de son haleine les petits poissons qui arrivent à la file et 
s'engloutissent dans sa panse, « aussi large qu'une vallée, » dit 
Guillaume. Encore un motif pour rappeler que la baleine est la 
figure du démon : » Les gens de petite foi, attirés par ses sédui- 
santes amorces, viennent à lui sans défense; il ouvre sa gueule et 
les engloutit. Les hommes de bonne croyance savent se mettre en 
garde contre lui : il ne fait sa proie que des méchants. » 



LE RENARD 



LE goupil (renard) (2} ne vit que de vol et de tricherie. Quand 
la faim le presse , il se roule sur la terre rouge et il semble être 
tout ensanglanté : alors il s'étend dans un lieu découvert , retenant 
son souffle et tirant la langue , les yeux fermés et rechignant les 
dents , comme s'il était mort. Les oiseaux viennent tout près de lui 
sans défiance , et il les dévore. » 

« Ainsi le démon dévore l'imprudent qui ne se défie pas de ses 
ruses. Mais les hommes sages qui savent apprécier les moyens qu'il 



(1) Bava Satlira, fol. 7S, col. 2 (ap. Dochart, cli. vu, p. 20). 

(2) Le nom de goupil (vo/pt7), emprunté par la langue romane au lalin 
vulpeSf a fait place, comme on le sait, à celui qu'avait popularisé le succès 
obtenu par le Roinan du Renart, 



NOTES 157 

« 

emploie > c'est-à-dire les buveries , les ivresses et les lëchëries , pour 
surprendre les insensés, n'ont garde de se laisser prendre dans ses 
pièges. 

Les nombreux récits relatifs au renard , signalé déjà par Âristote 
comme un animal fourbe et malfaisant , animal callidum et male- 
ficum (1), ont fait de lui, dans tous les temps, l'emblème de la 
ruse , de la perfidie , de la trahison et de l'hypocrisie : tromper , 
c'est agir en renard, vulpinat i, II n'était donc pas besoin de la célé- 
brité que donnaient au renard les nombreux Bestiaires , pour que 
son souvenir fût l'objet de fréquentes allusions , et que son iibage 
fût souvent représentée parmi les sculptures emblématiques dont 
furent ornées les églises du moyen ftge. Nous convenons sans peine 
que la grande épopée satirique dont il fut l'objet , a contribué , 
beaucoup plus que tous les ouvrages analogues à celui de Guil- 
laume, à populariser son nom. Les attributs avec lesquels on le 
représente et les traits dont se compose son caractère , sont em- 
pruntés le plus fréquemment aux diverses branches du Roman du 
Renan (2). Mais, excepté dans les cas nombreux où , au lieu de 
le peindre avec ses propres défauts , on lui prête les travers et les 
Tices des hommes, le renard est toujours le fourbe auquel nos 
auteurs assimilent le démon, les faux docteurs et les hypocrites. Nous 
pourrions citer une foule de passages qui prouveraient combien ces 
sortes de comparaisons s'étaient promptement popularisées (3). 



(1) Histoire des Animaux , liv. I, chap. i. 

(2) On voit encore, sur le portail principal de IVglise de Brandebourg, un 
Yenard en habit de moine qui prêche des oies. Vers le milieu du xiii* siècle, 
on faisait à Paris une procession dans laquelle un renard , couvert d'un 
espèce de surplis, paraissait au milieu des ecclésiastiques, la mitre et la tiare 
sur la tête. Non loin du chemin qu*il suivait, on avait placé de la volaille; 
et le renard , sans respect pour Thabit qu'il portait , se jetait de temps en 
temps sur les poules, à la grande joie des assistants. {CoUection des meil- 
leures dissertations relatives à C histoire de France, t. X, p. 76). Ap. Du 
ViénX, Poésies populaires latines antérieures au XII* siècle, p. 27. 

(3) Sic cum fraude viri sunt vulpis nomine digni , 
Quales hoc plures tempore sunt homines. 

{Physiologus de Thibault. ) 

Tôt cil qui sont d'engin et d'art 
Sont mes tuit appelé Renarr. 

{Boman du Renart , v. 117. ) 

Ele set trop de rcnardie. 

{Roman de ta Violet le , v. 33.7. ) 



158 NOTES 

L'Évangile n'avait pas cra se servir d'une qualification plus propre 
à caractériser la méchanceté d'Hérode, qu'en lui donnant le nom 
de renard. Philippe de Tbaun ae l'avait pas oublié (1) : 

E Erode en verlé 

A gupil fud esmé; 

E Dostre sire dit 

Pur veir en sun escrit : 

« Dites à la gupille 

a Qu'il fait grant merveille. » 

Entre tons les faits et gestes attribués au renard par les natu* 
ralistes anciens , le Physiologus n'avait mentionné ni l'habileté avec 
laquelle il choisit et dispose sa tanière , ni les ruses auxquelles il a 
recours, soit pour prendre des poissons en se servant de sa queue 
comme d'une ligne , soit pour s'emparer du miel des guêpes , soit 
pour échapper à la poursuite ou aux pièges des chasseurs , soit 
pour s'assurer s'il peut , sans danger , s'exposer sur une rivière 
prise par la glace (2J. 

Nos Bestiaires , pour justifier la comparaison du goupil au démon, 
s'étaient contentés de rappeler celle de ses ruses qui peut être 
considérée comme son chef-d'œuvre , et que le fabuliste français m 
attribuée à son illustre RodilanL Dans le Physiologus de saint 
Épiphane , comme dans le récit de notre La Fontaine , quand le 
fourbe veut attirer ses victimes, il contrefait le mort, et les étourdis 
se laissent prendre au piège. Un petit nombre seulement échappent 
Ku danger (3). Pour lutter avec avantage contre un ennemi si ha^ 
bile , le Physiologus conseille aux chrétiens la prière ; et c'est le 
même avertissement que nous donne saint Jean-Chrysostôme , dans 
la belle homélie où il compare les vices de l'homme aux instincts 
désordonnés des animaux (2^). 

(1) Saint Luc , chap. xiii , ▼. 32. La même comparaison se trouve dans le 
Physiologus de Thibault (édit. de Beaugendre, col. 1175) : 

Herodesqae fuit qui Christum quaerere Jussit, 
Credere se simulans , perdere dissimulans. 

(2) Élien, Histoire des Animaux , liv. IV, chap. xxxix ; Oppien, De arte 
venandi, lib. IV; Lactance, De ira Dei, cap. vu. 

(3) Dans la fable de La Fontaine, il n*y a qu'un seul rst qui montre de 4a 
prudence : 

La gent trotie-menu s'en vient chercher sa perte : 
Un rat sans plus s'abstient d'aller flairer autour. 

iU) Homélie sur le premier chapitre de saint Mathieu. 



NOTES 159 



LE VAUTOUR 



IE vautour qui se nourrit de cadavres sent de loin sa proie et se 
^ précipite pour la saisir du plus haut des airs. II vole à la suite 
des armées dans Tespoir de trouver après le combat une abondante 
nourriture. Le vautour devait nécessairement devenir le symbole du 
pécheur. 

De même que l'oiseau de proie ne vit que de la chair des ca- 
davres, de même le pécheur ne se plait qu'au sein des plaisirs 
charnels qui donnent la mort. Se mettant à la suite de l'armée du 
démon , il recherche la compagnie des réprouvés dont il imite les 
mœurs désordonnées. Le vautour s'élève quelquefois dans les airs ; 
mais souvent il marche sur la terre. Il est encore dans ce cas l'image 
de ces hommes faibles et sans énergie , qui , après quelques efforts 
pour s'élever dans les régions supérieures du bien , retombent sur la 
terre et rampent dans la fange du péché. 





TABLE DES MATIÈRES. 



rages. 
Introddctioi^ . I 

Le Bestiaire de Richard 1 

La réponse au Bestiaire. . . . ' 51 

Notes sur les animaux mentionnés dans le Bestiaire 99 




552.— r.Af.JI, TMP. B. DE T.trORTE. 



CE PRESENT LIVRE 



FUT ACHEVE DIMPRIMER A CAEN 



LE fUEMlEll UKCEMfiRK 11 D CCC LIX 



l'Ait B. DE LAPOUTE 



PU in A. AUBKY, libbairk 
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